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Et les mots pour le dire : Haïti entre douleur et sidération

Une chronique de Geneviève Guicheney, correspondant de l’Académie des sciences morales et politiques
Geneviève Guicheney, chargée du développement durable dans le groupe France Télévisions, revient ici sur la tragédie de Haïti et laisse aux écrivains haïtiens le choix des mots pour raconter "la Chose", comme on dit là-bas. Mais que peut la littérature devant les grands malheurs ? Cette chronique est l’édito qu’elle signe dans la revue Positions et Médias.


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Haïti. Trouver des mots pour dire la douleur quand on est dans la sidération. Des mots de dehors quand on voudrait parvenir à partager pour apaiser ce qui ne peut pas l’être. Des cœurs meurtris au-delà des mots. Un seul impose sa force, la vie. Rencontre avec les écrivains haïtiens au Festival des Etonnants voyageurs à Saint-Malo sous un soleil d’été torride en cette fin juin 2010. Beauté des lieux et du paysage qui accueillent des hommes et des femmes qui ont puisé au plus profond d’eux-mêmes pour venir jusque-là, reprendre le cours interrompu du festival qui devait avoir lieu chez eux, interrompu par « la Chose » comme on dit là-bas, faute de pouvoir laisser passer entre des lèvres bouleversées les mots justes qui parviendraient à dire cet indicible.

Nous souhaitons ici faire place à leurs mots pour ne pas les trahir. « Marie Rose connaît le nom de « la Chose » : un tremblement de terre. Pourquoi les adultes refusent-ils de l’appeler par son nom ? Ils sont allés à l’école comme elle. Le soleil fait mine de se coucher quand Marie Rose sent le même « goudougoudougoudou » (le nom donnée à la Chose en créole). Les gens ont peur. Marie Rose a peur elle aussi que la terre ne s’ouvre sous ses pieds et que les eaux ne la recouvrent soudain comme d’aucuns le prédisent. Boni recommence à rechigner. Il va s’asseoir sur un amas de pierres. Il dit qu’il ne marchera plus. Il veut ses jouets. Marie Rose lui dit de jouer avec sa voiturette mais il continue de pleurnicher. (…) Marie Rose s’assied enfin. Leur grand-mère les attend. Marie Rose a dix ans. Boni cinq. Une vie commence. Après « la Chose ». Jocelyne Trouillot-Lévy.

Rencontre avec des êtres solaires qui ont senti la ferveur de notre écoute, sensibles à l’élan des cœurs rassemblés autour d’eux. L’air que nous respirions ensemble était dense d’une joie paradoxale comme celle qui a éclaté à l’apparition de Franck Etienne, artiste flamboyant, le 12 janvier à la fenêtre de sa maison en partie écroulée à Port-au-Prince : « Le poète est vivant ! » Au milieu des récits de la tragédie, des réponses à nos questions maladroites, le bonheur de les voir en vie était en effet plus fort que tout.

Les écrivains haïtiens sont devenus les porte-parole involontaires de tout leur peuple. « Ne t’en va pas nous trahir » s’est entendu dire Lyonel Trouillot en quittant Haïti pour parler ici du malheur de ses concitoyens. Le sourire en coin, il fait remarquer que les Haïtiens n’ont rien demandé de tel aux politiques dont ils n’attendent rien mais aimeraient attendre beaucoup tant il serait important qu’ils s’emparent de la situation.

Leurs mots. « Poésie, roman, littérature jeunesse, lyrisme, réalisme… Que peut la littérature devant les grands malheurs ? Rien. Mais surtout pas se taire. Avec nos morts, avec nos mots, nous qui sommes revenus du déluge de pierre, écrivons pour trouver « une place parmi les vivants. Depuis la catastrophe, je n’ai encore revu qu’un petit nombre de mes amis. Moi qui ai fait métier de conter des histoires, j’ai très peur de celles qui m’attendent. » Lyonel Trouillot

La planète entière a tourné son regard sur Haïti et son peuple. « Ce n’est pas le malheur d’Haïti qui a ému le monde à ce point, mais la façon dont ce peuple fait face à son malheur. Ce désastre aura fait apparaître, sous nos yeux éblouis, une forêt de gens remarquables que les institutions nous cachaient. Il a fallu qu’elles disparaissent momentanément pour qu’on voie apparaître ce peuple à la fois discret et fier. » Dany Lafferrière

La douleur. Bien sûr ce mot-là nous vient, mais à eux ? On les y assigne au risque de les y enfermer quand ils ont besoin d’horizons dégagés, d’espoir que tout ce malheur ouvrira les portes d’un avenir digne d’eux. Yanick Lahens proteste qu’elle en a assez du cliché de la douleur, qu’elle en parle oui, mais de manière ontologique. « Le lecteur, dit-elle, traverse d’abord le langage. Il faut sortir de l’exotisme de la douleur et de la résilience pour entrer dans la logique de la vie. » « Les malheurs de Haïti sont les malheurs du monde. » Oui Yanick, ce sont les malheurs du monde. Oui, il faut aller au-delà mais, dis-tu aussi, la métamorphose de la douleur demande du temps. A nous tous il faudra la même patience pour ne pas oublier l’élan qui a concentré l’attention du monde sur votre peuple et votre terre meurtris. Faire entrer dans nos corps ce que vos mots sont parvenus à nous dire. Parvenir à nous en marquer pour vous accompagner en humanité.

« Nous ne sommes pas des spécialistes des tremblements de terre » nous dit Louis-Philippe d’Alembert. Si calmement, si gentiment, en évitant de nous froisser, faisant front bravement à l’avalanche de questions avides.

Emmelie Prophète, submergée d’une émotion arrivée sans prévenir au cours d’une table ronde, balançant entre l’envie de parler d’autre chose, de ses livres, de l’écriture, dit comme quelqu’un qui n’en finit pas de recevoir « la chose » sur sa tête endeuillée : « Il y aura toujours avant et après le 12 janvier. Plus jamais pour moi ce ne sera comme avant. Vingt personnes que j’aimais sont mortes. Ce ne peut plus être comme avant. » Elle tourne son visage une nouvelle fois suffoqué. Ses mots. « Je Te cherche, sans vouloir Te trouver. Je veux Te garder intact. Tu dois être le héros d’une histoire que je me promets d’inventer. Une de ces histoires où chaque lecteur aura le droit d’inventer la suite. On peut dégager de belles histoires des catastrophes aussi, ne serait-ce que pour les rendre humaines. Nous sommes tous plus ou moins morts le 12 janvier à 17 heures et nous n’avons eu droit à aucune sépulture. » Emmelie Prophète

Subtilité de la pensée qui chemine au milieu des décombres. « Travailler sur soi pour ne pas écrire sous surveillance, dit Lyonel Trouillot. Je suis un citoyen qui écrit. Les autres auteurs parlent de leurs bouquins. Pas nous, nous n’avons pas ce luxe. » Et pourtant, on aimerait tant parler de vos livres, de vos romans, de vos poèmes, de vos tableaux, de votre musique. Vous savez tout faire, vous dont les ancêtres ont créé la première république noire indépendante, qui en ont payé le prix. Des bribes de récits au cours des rencontres. Les hurlements au moment où la terre s’est ouverte, engloutissant maisons et gens. Puis des moments de silence total « pire que les hurlements. » Ne pas trahir, fût-ce le cœur gonflé d’une sympathie sincère. Les sauvetages par des Haïtiens creusant rageusement à mains nues et ensanglantées les décombres au moindre souffle de vie qui parvenait à filtrer. La marche à travers Port-au-Prince défigurée à la recherche des siens, de ceux des autres, des vivants. Visages méconnaissables, couverts de poussière, de vivants fantomatiques osant à peine prononcer les noms de ceux qu’ils désespérent de retrouver vivants, s’interdisant d’y croire tout en voulant de toutes leurs forces croire le contraire. La vie partout qui en impose à la mort que personne n’a jamais vu si nombreuse. « Il y a partout dans la ville et ses banlieues des îlots de rescapés, places publiques, terrains vagues où hommes, femmes et enfants cohabitent et tentent d’apprivoiser la totale détresse. Hommes, femmes et enfants mordent à la vie et la sucent goutte à goutte, pour survivre. Je les sens. J’entends leur rumeur. La rumeur de la vie qui continue. » Kettly Mars.

« Quelqu’un m’a appelé hier pour me demander si je suis mort. Absolument, ai-je dû répondre. Une amie m’a suggéré d’écrire, comme pour reprendre ma place parmi les vivants. » Syto Cavé

Comment résister à la demande d’écrire sur « la Chose » ? Impossible. Alors ils ont pris sur eux et rédigé un ouvrage collectif au profit de la reconstruction culturelle et éducative en Haïti, « Haïti parmi les vivants. » (Actes Sud) dont sont extraits les textes cités ici.

Et maintenant ?

« Point n’est besoin, après des semaines de tribulations et de tourments qui dépassent l’imaginaire, de rappeler dans les détails les séquences de ce film d’horreur dont le débobinage grinçant continuera longtemps encore à hanter notre esprit. Entre les musicales virondes des astres et les éclats aveuglants des désastres, apprenons à comprendre et à relever l’urgence du défi. Le grand défi de la survie miraculeuse. Le grand défi de construire un pays neuf. Le grand défi de nous restructurer hors des innombrables cordillères ténébreuses. Le grand défi de renouer avec l’énergie lumineuse et féconde et de ne jamais oublier tous ceux-là qui sont partis sans avoir eu le temps de compter les infinies graines de clartés dont la germination dépend de nous et des générations futures. » Franck Etienne

Texte de Geneviève Guicheney Correspondant de l’Institut

avec l’aimable autorisation de la revue Positions et Médias

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