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Christine de Suède, une Européenne de la musique, par Philippe Beaussant, de l’Académie française

Tout ce que la musique du Grand Siècle doit à la Reine au destin étonnant...
Philippe Beaussant, de l’Académie française, s’est pris de passion pour la reine Christine de Suède (1626-1689) dont il décrit ici la personnalité hors du commun, les relations qu’elle entretint avec les Cours européennes et surtout le rôle qu’elle a joué dans les créations musicales du Grand Siècle. Partagez avec notre invité un grand moment de musique !


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Émission proposée par : Hélène Renard
Référence : CARR663
Adresse directe du fichier MP3 : http://www.canalacademie.com/emissions/carr663.mp3
Adresse de cet article :
Date de mise en ligne : 20 juin 2010

Le 6 juin 1654, la reine Christine de Suède abdique, renonce au trône. Elle a 28 ans, elle veut être libre. Et elle va l’être au point de devenir l’un des personnages les plus « hors-normes » du XVIIe siècle.

Philippe Beaussant, en rédigeant ses célèbres ouvrages sur Louis XIV, Lully, Stradella, -pour n’en citer que quelques-uns- a de nombreuses fois croisé la Reine au destin étonnant. Au point qu’il a décidé de lui consacrer son prochain livre. Pourquoi ? Parce que, selon lui, les rares biographes de Christine de Suède, n’ont que chichement évoqué son influence sur la musique et ses relations avec les arts, s’intéressant plus aux côtés provocateurs de sa vie.

"C’est l’un des personnages les plus passionnants du XVIIe siècle" reconnait Philippe Beaussant. À travers les musiciens, il a découvert, par exemple, que l’on avait monté pour elle le premier opéra jamais joué en Belgique, sur sa demande, Ulysse dans l’île de Circé, de Zamponi (depuis, le Centre de musique baroque de Versailles l’a remonté à Bruxelles justement). Elle venait d’abdiquer, a quitté la Suède, s’est rendue à Hambourg, puis à Bruxelles et là, ayant entendu parler de cet opéra, a demandé qu’on le lui joue : "On s’est véritablement ruiné, explique notre invité, pour lui offrir une représentation grand luxe avec décors, machines, etc. Je pense que c’est la première fois qu’elle voyait un opéra, même si en Suède, elle avait fait beaucoup de musique". Philippe Beaussant la qualifie d’Européenne de la musique : elle s’est promenée partout en Europe et partout où elle passait, elle faisait de la musique, et par-dessus les frontières.

Née le 18 décembre 1626 à Stockholm, Christine est la fille de Gustav Adolf, l’un des plus grands rois du XVIIe siècle, et même, selon Philippe Beaussant, de l’Histoire. Il meurt en guerre quand elle a 6 ans, et la voilà reine. "On peine à imaginer ce que cela représente, être une petite fille de 6 ans et être reine... Ce n’est pas une princesse de légende... Imaginez qu’à 12 ans, elle préside les grandes cérémonies du royaume, qu’à 18, elle préside le Sénat à Stockolm et à 28, elle abdique". Elle règne donc de 1632 à 1654 (elle a douze ans de plus que Louis XIV, qui lui devient roi à 5 ans en 1643).

Philippe Beaussant ajoute cette précision : "personne avant elle n’avait abdiqué, sauf Charles Quint, vieux et malade qui s’est retiré dans un couvent juste avant de mourir". Et il explique ainsi son abdication : La liberté de décider ce que l’on veut est plus importante que de gouverner le monde.

Une travailleuse acharnée

Elle n’a jamais dormi plus de 5 heures par nuit, parfois moins, elle travaille tout le temps, dès l’âge de 6 ans, elle lit énormément. Philippe Beaussant avoue qu’il aime entrer dans les détails quotidiens parce que, dit-il "c’est là qu’on mesure les choses : quand on voit de sa main un petit papier, écrit en latin, signé d’elle, à une date qui montre qu’elle a 10 ans : Je promets de toujours parler latin à mon professeur, à partir de lundi prochain, je l’avais déjà promis mais je n’avais pas tenu ma promesse, je le ferai. Signé Christine".

Elle parlait donc le latin, le suédois, le français (la moitié de sa correspondance et toutes ses œuvres sont en français), l’allemand, l’italien, l’espagnol, le grec, un peu d’hébreu, un peu d’arabe : "Ce n’est pas mal pour une gamine !" commente notre invité. Et en plus, elle monte à cheval, elle danse... C’est beaucoup plus que ce qu’il est convenu d’appeler une bonne éducation : "Elle fascinait tout le monde, avait une mémoire extraordinaire, et quand elle se met à voyager, elle sait tout sur tout le monde, et surtout à la cour de Louis XIV, y compris ce qu’on ne devrait pas savoir ! ". Dès sa jeunesse, elle s’intéresse beaucoup à la musique (ce que ses biographes n’ont pas assez souligné, surtout au XVIIIe siècle), elle l’aime, prend des leçons de chant. Toute jeune reine, elle est déjà une Européenne de la musique. La preuve : elle fait venir des musiciens français à Stockholm (des violons de Louis XIV, et à cette époque, le violoniste est à la fois instrumentiste et maître de ballets), elle apprend donc la danse avec des Français, elle fait appel aussi à des musiciens italiens, quelques Allemands et Suédois, et fait venir à sa Cour la plus grande chanteuse française Anne Delabarre. "Au fond, résume Philippe Beaussant, c’est elle qui met en place la future grande musique suédoise".

"Nous n’avons que deux manuscrits aujourd’hui qui restent du répertoire des vingt-quatre violons du roi, l’un à Upsala, l’autre à Kassel, et dans ces ballets, il y en a un qui s’appelle "Le ballet de Stockholm". Philippe Beaussant vous propose d’écouter quelques mesures de la musique que Christine de Suède a entendue (extrait de Guillaume Dumanoir Le Ballet de Stockholm, concert dirigé par Jordi Savall, Audivis).

Provocatrice et romanesque

A-t-elle été bien jugée comme danseuse à la Cour de France ? Peut-être pas ; on lui reprochait d’être trop vive, trop rapide, comme dans tout ce qu’elle faisait. Un portrait d’elle de Sébastien Bourdon la montre à cheval : un peu maigre, grand nez pointu, bouche charnue, et des yeux d’une très grande vivacité. Une petite femme portant perruque brune (ses cheveux étaient tondus). Elle s’habille généralement en homme ( !). Et même habillée en femme, sa jupe au-dessus de la cheville provoque. C’est dans sa nature de provoquer mais, en même temps, elle est romanesque, comme on l’était à l’époque baroque, facilement émue par l’opéra. Sa découverte de la cantatrice Anne Delabare fut une révélation pour elle (toutes les gazettes ne parlent que de son départ pour la Suède). (Extrait d’un fragment d’un air de Boesset "Je meurs sans mourir", ensemble Le Poème harmonique, direction Vincent Demestre, éd. Alpha).

Descartes invité par Christine de Suède

Outre la musique, Christine se passionne pour l’Histoire, la poésie, et la philosophie. C’est ainsi, qu’après une longue correspondance (deux ans), elle invite Descartes en Suède. Descartes s’y précipite, on est en novembre, le temps est froid, ils se voient peu car elle est fort occupée par le Traité de Wesphalie. Elle demande au philosophe de danser (il refuse) mais il écrit le scénario d’un ballet de cour ! Et quand elle le convoque dans ses appartements, il est 5 heures du matin ! Le malheureux finira par attraper une pneumonie et mourra à Stockholm (le 11 février 1650, à l’âge de 54 ans). Philippe Beaussant ne croit pas à la thèse d’un empoisonnement et il en profite pour rappeler que le premier livre de Descartes traite de musique...

Une conversion surprenante

Puis Philippe Beaussant aborde la question religieuse : Christine de Suède, née luthérienne comme tous les Suédois, se convertit. Elle veut sa liberté, c’est du moins l’hypothèse avancée par l’académicien, et elle pense que les catholiques sont plus libres. Elle y a pensé durant des années et elle s’est décidée avec semble-t-il l’influence de Descartes et de quelques Jésuites. Et à Bruxelles, elle se convertit secrètement (Noël 1655). La musique somptueuse qu’elle y entend n’est sans doute pas étrangère à cette conversion.

(Extrait de l’opéra Ulisse nell Isola de Circe, de Zamponi, ensemble Clematis, direction Stéphanie de Failly, radio belgique, puis un extrait du duo d’amour)

L’étape à Innsbruck et l’arrivée à Rome

Philippe Beaussant insiste sur l’importance de cette conversion, la première pour un souverain qui, abandonnant le protestantisme, revient dans le giron de l’Église catholique. "Pour l’esprit de la Contre-réforme, cette conversion d’une reine est capitale" explique-t-il. Le pape désire qu’elle soit officiellement convertie avant d’arriver à Rome, c’est pourquoi elle passe par Innsbruck, qui est en train de devenir la grande capitale européenne de la musique. Le Grand Duc est conscient de la nouvelle stupéfiante que constitue cette conversion et il va faire, pour elle, des fêtes prodigieuses, dont un opéra de Cesti, L’Argia. Seconde révélation de l’opéra. Cesti (1600-1749) deviendra pour elle un musicien fétiche.

Puis elle descend sur Rome où elle reçoit des mains du pape (Alexandre VII) la confirmation. À partir de ce jour-là, elle s’appelle Christine-Alexandra. Notre invité offre ici de nombreux détails biographiques sur la vie de l’ancienne souveraine à Rome où elle finit par choquer bon nombre de personnes (elle n’est pas mariée, habite le palais Farnèse où elle donne des concerts somptueux, finit par avoir des soucis d’argent, etc). Quant à la liberté qu’elle espérait, elle ne la trouve pas autant qu’elle l’espérait... À Rome, elle crée une Académie de musique. Philippe Beaussant, en contradiction avec la plupart des biographes de la reine Christine, s’appuie évidemment sur des documents, notamment musicaux, qu’il a trouvés.

À la Cour de France, les ballets de Lully

Puis, en France, dans toutes les villes où elle s’arrête, elle entend de la musique. Et la voici à la Cour de France. Mazarin, qui rêvait de Naples, monte un complot : qu’elle soit reine de Naples et que le royaume revienne à la couronne de France puisqu’elle n’aura pas d’héritier. Elle se ruine en robes royales... et ne montera jamais sur ce trône-là !

À Fontainebleau, découvrant qu’un de ses proches l’a trahie, elle le fait assassiner sous ses yeux, comme une reine, d’où sa réputation de cruauté... assassinat très mal vu à la Cour évidemment, puisque le lieu appartenait au Roi de France. Mais pour elle, partout où elle réside, elle agit en reine. Et notre invité de relater encore bien des histoires (il adore !)... Au Louvre, elle assiste au premier ballet de Lully (un ballet n’est pas un bal, précise Philippe Beaussant, c’est du théâtre et de la danse). On est en 1659 et elle voit le roi Louis XIV, encore tout jeune, danser (on sait qu’il était excellent danseur), dans le rôle de l’Innocence... (extrait du Ballet d’Alcidiane de JB. Lully, ensemble Le Follia, direction Miguel de la Fuente).

A-t-elle dansé à la Cour de France ? Philippe Beaussant est en presque sûr et se promet d’en trouver la preuve très bientôt !

Le retour à Rome

Après des voyages partout en Europe, et même en Suède où elle espère retrouver son trône, mais c’est impossible. Elle s’installe à Rome jusqu’à sa mort, à 64 ans, le 19 avril 1689 à Rome. Durant ces vingt années, on la surnomme là-bas, la "padrona di Roma", car elle est la patronne de la littérature, des arts (Philippe Beaussant fournit des détails sur sa magnifique collection de peintures) et bien sûr de la musique (elle se constitue un orchestre privé, avec comme premier violon, Corelli, et des chanteurs issus de la Chapelle Sixtine) et, chose extraordinaire, elle ouvre le premier théâtre public à Rome, ce qui était interdit par la papauté jusque là. Tous les grands compositeurs du temps y viendront jouer pour elle. C’est ainsi que l’opéra romain se développera à côté de l’opéra vénitien. Et parmi lesquels Stradella qui compose pour elle une grande partie de ses cantates. (Extrait de l’orotario Sainte Suzanne de Stradella, Bellissima Speranza, par Caroline Pelon, ensemble concert de l’Hôtel-Dieu, Ligia Digital). Philippe Beaussant ne manque pas d’évoquer également la foi de Christine de Suède ainsi que sa passion pour le théâtre français, Corneille, Racine et même Molière (imaginez qu’elle fait jouer Tartuffe à Rome !).

Et puisque Corelli, son maître en violon, a dédié à cette femme hors du commun l’une de ses œuvres, son opus 1, premier livre de sonates de l’histoire de notre musique, c’est sur un extrait de cette œuvre que cette émission se termine (Archangelo Covelli, sonate op.1, ensemble London Baroque, (disque Harmonia Mundi).

En savoir plus :

Titres des extraits musicaux de cette émission :

1 - Guillaume Dumanoir "le Ballet de Stockholm", concert dirigé par Jordi Savall (disque Auvidis ES9908)

2 - Anthoine Boesset "Je meurs sans mourir", ensemble Le Poème harmonique, dirigé par Vincent Dumestre (disque Alpha)

3- G. Zamponi "Ulisse nell Isola de Circe", ensemble Clématis, direction Stéphanie de Failly (radio belge)

4 - JB Lully "Ballet d’Alcidiane", ensemble Le Follia, direction Miguel de la Fuente

5 - Alessandro Stradella, "Bellissima Speranza", par Caroline Pelon, ensemble concert de l’Hôtel Dieu (disque Ligia Digital)

6 - Archangelo Covelli , Sonate op.1, ensemble London Baroque, (disque Harmonia Mundi).

Musicologue, romancier et biographe, Philippe Beaussant est le fondateur du Centre de musique baroque de Versailles. Il a été élu au fauteuil 36 de l’Académie française en 2007.

La fiche de Philippe Beaussant sur le site de l’Académie française

Nos autres émissions en compagnie de Philippe Beaussant ou à propos de quelques uns de ses ouvrages :

Titien, le chant du cygne par Philippe Beaussant, de l’Académie française

Où en étais-je ?, de Philippe Beaussant de l’Académie française

Réception de Philippe Beaussant à l’Académie française

Philippe Beaussant, la Renaissance et le Baroque






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