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Joyeux Noël et manger le bouffon !

Mot pour mot, la rubrique de Jean Pruvost
D’innombrables mots entourent Noël au-delà de la signification religieuse. Et lorsqu’on fête Noël, on n’échappe pas au fameux repas. Ainsi Jean Pruvost fait-il miroiter devant nos yeux la belle guirlande des mots de Noël en terminant par l’énumération des nombreux synomymes du verbe Manger qui, lui, vient d’un bouffon ! Et c’est bien joyeusement que nous apprenons l’origine de tous ces mots car, avec notre lexicologue, l’étymologie devient un régal !


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Émission proposée par : Jean Pruvost
Référence : mots558
Adresse directe du fichier MP3 : http://www.canalacademie.com/emissions/mots558.mp3
Adresse de cet article : http://www.canalacademie.com/ida4882-Joyeux-Noel-et-manger-le-bouffon.html
Date de mise en ligne : 20 décembre 2009

Il y a en période de fêtes des mots magnifiques et notamment toute la guirlande de mots qui tournent autour de Noël, en commençant bien sûr par le chef de file, Noël, et Papa Noël. Au passage, évitons le procès d’intention sur le fait que ce serait une fête sexiste sous prétexte qu’il n’y a pas de mère Noël : pour conduire le traîneau il faut un bonhomme un peu gros, le Bonhomme Noël comme on le disait autrefois. Gros, certes, mais sans trop tout de même : il faut qu’il passe dans la cheminée, une cheminée pleine de suie, et ce n’est pas la place d’une femme ! Même si le mot Noël, comme nous allons le constater, est en réalité totalement lié à une femme.

Pourquoi ce gros bonhomme dans une cheminée !
Pourquoi ce gros bonhomme dans une cheminée !
D.R.

On s’en aperçoit en se remémorant l’origine du mot. Il suffit d’évoquer la fête religieuse à laquelle correspond Noël, en rapport direct avec la naissance de Jésus dans la crèche, noël et naissance relevant de la même racine. C’est en effet du latin natalis, natalis dies, jour de la nativité, que vient le mot Noël. Ainsi, en provençal, une langue plus proche du latin que le français du nord, Natalis, Natal avait donné Nadal, Noël donc, et les personnes qui s’appellent Nadal représentent en vérité l’exact équivalent des Noël dans le Nord. D’ailleurs, on n’a pas tout de suite dit Noël, mais naël. S’écrier Naël, Noël ! c’était donc dire naissance ! et tout comme on crie vive l’enfant, vive le roi, c’est-à-dire qu’il vive, on disait Noël, Noël, c’est-à-dire Naissance, Naissance pour manifester sa joie.

Le mot Noël a même racine que naissance...
Le mot Noël a même racine que naissance...

Que déclare à cet égard Furetière dans le Dictionnaire universel de 1690 ? « Noël est aussi un cri de joie par lequel on témoigne [de] l’avènement du Messie. [… ] Ainsi le peuple chantait Noël, au baptême de Charles 6, et quand Charles 7 fit son entrée dans Paris, en 1437 ». Et Furetière en profite pour recenser quelques proverbes : Noël au balcon, Pâques aux tisons ou encore Quand Noël a son pignon, Pâques a son tison… Ou encore : À Noël les moucherons, à Pâques les glaçons. Furetière signale aussi : On chante tant Noël qu’il vient : ce qui veut dire qu’à bien attendre une chose, elle finit par venir.

Recentrons-nous sur le bonhomme Noël, avec sa hotte pleine de cadeaux pour les enfants. C’est une tradition qui vient sans doute d’Allemagne, sans rapport avec la crèche, et qui correspond à un folklore très répandu. Le Père Noël, c’est par exemple le Père Chalande en Savoie, le Père Janvier dans le Nivernais et en Bourgogne, Olentzaro dans le Pays basque, Barbassioné en Normandie, etc.

Imaginons maintenant le Père Noël dans la cheminée. Aucun doute, c’était plus dangereux hier, parce ce qu’on y installait la plus grosse bûche, la bûche de Noël, pour y brûler toute la nuit. Aujourd’hui, la bûche a refroidi, elle est devenue glacée et on la mange… Quant aux petits souliers, ils sont mis sous l’arbre de Noël, le « sapin » de Noël, on n’imagine pas en effet un « pommier » de Noël. Pourtant c’est en 1521 et en Alsace qu’on peut attester d’un premier arbre de Noël et il s’agit du fatal pommier d’Adam et Ève. Parce que dans les mystères, c’est-à-dire les longues pièces religieuses jouées sur le parvis des églises, on installait un arbre, l’Arbre de l’Eden, le paradis, et on y attachait des pommes. Or, il n’y a qu’un pas des pommes alléchantes aux boules et aux guirlandes attrayantes !

Pas de Noël, sans sapin, guirlandes et autres illuminations !
Pas de Noël, sans sapin, guirlandes et autres illuminations !

Au passage, la guirlande a de belles origines : elle désignait en francique un bijou en or, installé sur un diadème. C’est en fait au XVIIIe que l’arbre de Noël devient une tradition en Allemagne, et c’est en 1837 qu’il est introduit à Paris, aux Tuileries, par Hélène de Mecklemebourg, duchesse d’Orléans : la coutume s’en est alors répandue dans toute la France.

On va terminer sur une note un peu provocatrice, mais gastronomique, en citant le facétieux Desproges qui déclarait que « Noël est le seul jour de l’année où les hommes se conduisent comme les oies du Périgord, mais sans se forcer. » Et sur le même thème provocateur, que lit-on en 1935 dans la Petite Correspondance du Canard enchaîné ? « C’est justement parce que les volailles mangent des truffes à cette époque de l’année qu’on y a placé Noël. » Tout compte fait, on préfère finir sur le Bêtisier du XXe siècle avec Jérôme Duhamel qui rappelle un faire-part authentique publié dans les Carnets du Monde, le 3 février 1973 : « M. et Mme Robert Joyeux sont heureux de faire part de la naissance de leur fils… » prénommé… « Noël ». L’heureux enfant s’appelait donc Joyeux Noël. Très joyeux Noël.

De « manger » à « tortorer »…

Manger, voilà un sujet passionnant, nourrissant même, parce qu’il vérifie des mécanismes éternels de la langue, entendons la langue qui parle, en évoquant évidemment ici la langue qui salive…

Quels mécanismes ? Et bien surtout celui qui consiste à constamment remplacer un mot devenu très général, presque sans saveur, manger par exemple, par un mot populaire plus imagé, bouffer. Mais aussi : becter, boulotter, boustifailler, brichetonner, briffer, bâfrer, se goberger, se goinfrer, jaffer, s’empiffrer, croûter, casser la croûte, casser la graine, se goinfrer, se gaver, se caler les gencives, se taper la cloche (la tête, en fait), se caler la hotte, se tortorer (tortiller les gencives), grailler, craillav, gameler, etc. On reprend d’ailleurs là une liste du Dictionnaire Bordas des synonymes de Roger Boussinot, avec des mots bien sentis d’hier ou d’aujourd’hui. Impossible de tous les traiter, bien entendu. Sinon, le risque est grand de craquer et de courir s’empiffrer, histoire de devenir un piffre, c’est-à-dire un homme ventru…

À tout seigneur tout honneur, le meilleur exemple d’évolution reste en effet le verbe qui rassemble tous ces synonymes, manger. En réalité, en latin, manger se disait edere, une racine qu’on retrouve d’ailleurs en espagnol, comedere. Du côté du théâtre romain, dans la comédie - et l’on pense à Plaute - existait un personnage grotesque, populaire, une sorte d’ogre, qu’on appelait Manducus. Or, le fameux Manducus ou Manduco, en somme le bâfreur, jouait tant et plus des mâchoires. C’est avec lui que s’est créé et peu à peu imposé le verbe manducare, mâcher, mastiquer, un verbe populaire qui est bientôt devenu la norme et a remplacé dans le langage courant edere. Voilà d’où vient manger ! d’un bouffon !

Et justement le bouffon est issu du verbe bouffer qui, au départ, représente une onomatopée, buuuf, donc un mot imaginé à partir du bruit que l’on fait en remplissant d’air nos joues bien gonflées, et en le libérant d’un seul coup. Évidemment, que les joues soient gonflées par autre chose que de l’air, des pommes de terre par exemple, l’a emporté. En fait, dès la fin du Moyen Âge et jusqu’au XVIIe siècle, bouffer c’était précisément avoir les joues pleines à craquer de nourriture. De là au fait de manger beaucoup et grossièrement, il n’y avait qu’un pas, qui a été franchi. Bouffer avec ce dernier sens est aujourd’hui d’usage fréquent, et le verbe a même fait naître un nom, la bouffe attestée depuis 1926. Le mot était très argotique, mais depuis les années 1970, avec le film la Grande Bouffe, puis dans les années 1980, avec le livre consacré à la malbouffe, le mot bouffe se porte toujours mieux, les jeunes le disent sans même se douter parfois qu’il est familier, même s’il est sympathique : « on va se faire une petite bouffe »…

C’est le moment d’aborder un autre mot populaire : la graille. Les jeunes ne le disent plus vraiment. Ou différemment comme nous allons le constater. Il faut ici commencer par le graillon, qui vient du verbe grailler qui, au Moyen Âge, désignait le fait de rôtir sur le gril, griller en somme. Et au XVIIe siècle, le graillon a désigné pendant quelques décennies les restes d’un repas, que l’on récupérait et vendait. À l’ère du fast-food, du vite-manger, du repas conditionné dans des cartons, avec un énorme gâchis, on pourrait peut-être réintroduire le graillon, gratuit. Permettons à nos malheureux SDF de grailler, de graillonner.

Le mot grailler est en train de reprendre une certaine jeunesse dans les cités, on entend dire en effet : « d’abord, on craillav », ou on « graillave », deux mots que citent Jean-Pierre Goudailler dans Comment tu tchatches, le français des cités. Dans ce cas précis, c’est en fait le croisement d’un verbe roumain xajav, qui veut dire manger, et qui, contaminé par grailler, a donné graillav. Un verbe assez laid a de nouveau cours aussi dans les cités, gameler, en gros remplir sa gamelle. On n’oubliera pas non plus damer : « Y a que des dwichs à damer, en plus y’a du hralouf », il n’y a que des sandwichs à manger, en plus il y a du jambon dedans.

Manger a toujours été riche de métaphores. Voici à cet égard quelques expressions d’hier, pleines de sel, prêtes à être remises en piste : alors que préférez-vous ? Cotonner le moule du pourpoint (donc remplir son estomac), manger en loup, ruer bien en cuisine, bourrer le pourpoint, jouer des orgues de Turquie (les dents), ou des badigoinces, s’escrimer des armes de Samson, les mâchoires évidemment, chamailler les dents, se coller quelque chose dans le fusil, sucer la fine côtelette, s’en pousser dans le cornet, s’en mettre derrière la cravate, se caler les amygdales. On a l’embarras du choix, et au fond, ce qui compte, c’est d’être créatif. Et je ne peux ici m’empêcher de me souvenir de mon excellent et facétieux professeur de philosophie, disant sérieusement de nous, ses élèves : « Ils travaillent tout le temps, sauf entre les repas »…

Texte de Jean Pruvost.

Jean Pruvost est professeur des Universités à l’Université de Cergy-Pontoise. Il y enseigne la linguistique et notamment la lexicologie et la lexicographie. Il y dirige aussi un laboratoire CNRS/Université de Cergy-Pontoise (Métadif, UMR 8127) consacré aux dictionnaires et à leur histoire.
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Retrouvez également Jean Pruvost sur le site des éditions Honoré Champion dont il est le directeur éditorial : http://www.honorechampion.com/






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