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La passion de défendre

par Me Jacques Vergès
Communication de Me Jacques Vergès présentée en séance publique devant l’Académie des sciences morales et politiques lundi 6 février 2006.


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Référence : es102
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Adresse de cet article : http://www.canalacademie.com/ida170-La-passion-de-defendre.html
Date de mise en ligne : 6 mars 2006

"Un dossier de justice est le sommaire d’un roman ou d’une tragédie inachevée". Pour le démontrer, Me Vergès s’appuie d’abord sur deux exemples :

- celui d’Antigone, en montrant qu’il s’agit d’une tragédie conçue comme un procès,
- et celui de Jeanne d’Arc : un procès qui se déroule comme une tragédie.

Ensuite, Me Vergès évoque la cérémonie judiciaire et la littérature (leur parenté de fond) ainsi que la spéc ificité du judiciaire.

En un mot, Me Vergès nous livre ici sa grande passion : celle de défendre.

Voici le texte intégral de son intervention :

- I -
La cérémonie judiciaire et la littérature : leur parenté formelle

Quand on vit une grande passion, il est bon d’en rechercher les causes. Ayant la passion de défendre, j’interroge naturellement les affaires qui me sont confiées, et je constate qu’un dossier de justice est le sommaire d’un roman ou d’une tragédie inachevée. Du drame qu’il recèle, je suis tour à tour spectateur, lecteur de la transcription faite par le juge, enfin coauteur de l’épilogue ou de l’acte V qui lui donne un sens. La parenté formelle entre l’œuvre de justice et l’œuvre littéraire est évidente.

Sur cette parenté formelle de l’œuvre judiciaire et de l’œuvre littéraire, je voudrais vous donner deux exemples :

I. Antigone : une tragédie conçue comme un procès

Le déroulement d’Antigone, la tragédie de Sophocle, est celui même d’un procès.

Le prologue est le débat de procédure qui précède tout débat au fond. Il s’agit de savoir si la loi invoquée par l’accusation s’applique à la cause. Créon, Roi de Thèbes, a ordonné que les honneurs soient rendus au cadavre d’Étéocle, mort en défendant sa patrie, mais qu’ils soient refusés à Polynice, mort en la combattant.

« Il y a défense d’accomplir les rites, défense de gémir sur lui. Il faut le laisser sans tombeau, proie pour les rapaces, pâture pour les chiens. »

Et le chœur approuve, comme toujours l’opinion, au départ d’un procès :

« Toute loi est forte, dit-il, dût-elle concerner les morts. » Polynice, comme beaucoup d’autres, est donc indéfendable.

Sauf pour Antigone, qui pose le problème de la hiérarchie des devoirs.

« Il n’appartient pas au Roi de m’écarter de ce qui est mien. J’ensevelirai mon frère...et si c’est un crime, je serai sainte dans mon crime. »

Vient le rapport de police sur les faits. Les gardes ont constaté que malgré l’interdiction, les honneurs ont été rendus au cadavre de Polynice, puis, ont surpris la coupable, Antigone, et l’ont arrêtée.

S’ouvre alors ce que les gens de justice appellent le débat au fond. Antigone ne nie pas les faits, bien plus, elle les revendique. Nous sommes ici dans le cadre de ce que j’ai appelé un jour le procès de rupture, parce qu’un dialogue n’est plus possible. L’accusation et la défense se réclament de principes contraires. Comme dans un procès de rupture actuel, Antigone fait appel à l’opinion, incarnée par le chœur. Le chœur, influencé par le pouvoir, hésite. Antigone est condamnée à mourir emmurée vivante.

Mais un procès ne s’arrête pas au baisser de rideau. Il laisse, quand il est accompli, derrière lui un long sillage. Les Dieux n’acceptent pas les sacrifices que la cité leur offre. Le chœur se révolte. Le devin menace. L’opinion bascule. Hémon, fils de Créon, fiancé à Antigone, se tue en maudissant son père.

Le désastre de la décision de justice est irréparable. On peut penser à d’autres procès actuels, où une enfant prendrait la place d’Antigone, un juge celui de Créon.

Car les grands procès rajeunissent les morts, raniment les passions éteintes, apportent à la vie la clarté des mémoires.

II. Jeanne d’Arc : un procès qui se déroule comme une tragédie

Si Antigone est une tragédie construite comme un procès, le procès de Jeanne d’Arc se déroule lui, comme une tragédie en cinq actes, cinq marches vers l’issue fatale. Les audiences publiques constituent l’acte I. Les juges sondent la résistance de Jeanne. Cette résistance se révélant plus forte qu’ils n’ont cru, ils l’interrogent à huis clos pour éviter le scandale public d’un débat qu’ils ne maîtrisent plus, c’est l’acte II. Dans l’acte III, les juges vont essayer de faire plier Jeanne en usant tour à tour des armes de la menace ou de la séduction. En vain. Dans l’acte IV, au cimetière de Saint-Ouen, ils useront de la menace du bûcher dans un cadre impressionnant. Jeanne cédera dans des conditions confuses, mais pour se reprendre aussitôt. Relapse, elle encourt la peine du bûcher.

Acte V : Le bûcher :

« À 8 heures le 31 mai, Jeanne fut revêtue de la tunique de toile écrue et soufrée, coiffée d’une mitre où on lisait : « hérétique, relapse, apostate, idolâtre » et conduite sur un échafaud en face du bûcher, place du Vieux-Marché. Le clergé sur une tribune, les juges civils sur une autre. »

On la lia au poteau.

Cauchon tenta de lui arracher un dernier reniement, il ne recueillit que ce reproche : « Évêque, je meurs par vous. »

Comme la flamme montait, elle parla : « Les voix que j’ai eues étaient de Dieu. Tout ce que j’ai fait, je l’ai fait par le commandement de Dieu ! Non, mes voix ne m’ont pas déçue. » Puis elle cria d’une voix forte : « Jésus ! » Le bourreau ne put réduire son cœur en cendres et le jeta à la Seine.

Jean Tressard, secrétaire du roi d’Angleterre, dit : « Nous sommes tous perdus ! Nous avons brûlé une sainte ! »

Jean Alespée, chanoine de Rouen et un de ses juges, dit : « Je voudrais que mon âme fût où je crois qu’est l’âme de cette femme. »

Qui relit aujourd’hui les minutes de ce procès ne peut qu’acquiescer à ce que disait Robert Brasillach dans une préface à une édition abrégée :

Le plus émouvant chef-d’œuvre de la langue française n’a pas été écrit par un homme de lettres. Il est né de la collaboration abominable et douloureuse d’une jeune fille de dix-neuf ans visitée par les anges et quelques prêtres mués pour l’occasion en tortionnaires.

III. Le procès de Julien Sorel

Antigone et Jeanne ont le privilège d’être inspirées par le ciel. Le commun des mortels est conseillé plus prosaïquement par les avocats.

Le roman de Stendhal, Le Rouge et le Noir, est, on le sait, inspiré par un fait divers réel, la condamnation à mort par la Cour d’Assises de l’Isère siégeant à Grenoble, d’un jeune homme séduisant et ambitieux, issu d’un milieu modeste, coupable d’avoir tenté de tuer une dame chez qui il avait été précepteur des enfants, et dont il était devenu l’amant, Antoine Berthet.

Dans son roman, Stendhal conserve la trame du procès de Grenoble, mais change les lieux et les noms des personnages ; Antoine Berthet devient Julien Sorel.

Dans la société française des années 1821-1828, caractérisée par une violente réaction nobiliaire, Julien et Antoine voient les obstacles s’accumuler devant leur ambition, dans le même temps où ils séduisent des femmes de l’aristocratie. Deux explications sont alors possibles pour expliquer leur acte : la passion trahie, ou la haine de classe. Maître Massonnet choisira pour Berthet l’explication du crime passionnel. Stendhal, dont le roman est une défense de Julien Sorel, plaide la guerre des classes. « Je m’engage à prouver, déclare Maître Massonnet, que l’amour a donné la mort, que l’amour est souvent un délire. »

Stendhal choisit la rupture. Dans sa déclaration finale, Julien s’adresse à la Cour en ces termes : « Messieurs, je n’ai point l’honneur d’appartenir à votre classe, vous voyez en moi un paysan qui s’est révolté contre la bassesse de sa fortune. Je ne vous demande aucune grâce. »

L’avocat de Berthet a sans doute pensé que la révolte était un argument dangereux face à des nantis de plus en plus chatouilleux sur leur bon droit au fur et à mesure qu’il était plus menacé, tandis que l’amour tel qu’il le concevait était un thème intemporel. Mais cet argument, à force d’être général, est devenu inaudible. Berthet est oublié. Tandis que Julien Sorel est toujours vivant, parce que les conflits de classe n’ont pas cessé.

Le dossier avec ses interrogatoires, ses auditions, ses documents, se présente comme dans l’industrie du film : des épreuves de tournage ou des rushes. Placés devant eux, Stendhal et l’avocat de la défense vont se comporter comme des monteurs de cinéma. À partir des mêmes éléments, mais regroupés d’une manière différente, ils nous offriront deux récits contradictoires. Les deux versions ne contredisent pas le dossier si elles se contredisent entre elles. De ces deux versions, personne ne peut dire laquelle est la vraie. La respiration de l’accusé dépose sa buée sur la vitre qui nous sépare de lui.

Combien de fois, le voyant partir entre deux gendarmes, ne nous sommes nous pas dit : est-il réellement coupable ? Ai-je mal plaidé ? Et, en sens contraire : quand nous le voyons sortir libre et joyeux, ne nous sommes nous pas dit : est-il vraiment innocent ? Ai-je trop bien plaidé ? Cette incertitude fait la fascination étrange des procès.

- II -
La cérémonie judiciaire et la littérature : leur parenté de fond

Le monde du péché

La parenté entre le judiciaire et le littéraire n’est pas seulement de forme. Elle est aussi une parenté de fond.

Rappelons-nous le dernier film qui nous a émus, le dernier roman qui nous a bouleversés, la dernière pièce de théâtre qui nous obsède encore. De quoi s’agit-il sinon d’une transgression ? Il me serait trop facile de citer tous les drames de Shakespeare et tous les romans de Dostoïevski. Même en quittant cet univers torride, on ne quitte pas l’infraction. Elle est là, omniprésente comme dans la vie, dans Stendhal et dans Laclos, dans Gide et dans Thomas Mann, dans Kundera et dans Truman Capote ou Norman Mailer, chez François Mauriac et Julien Green. C’est l’accusé que le romancier place au centre de son roman, qu’il s’incarne dans Julien Sorel ou dans Gatsby, dans Thérèse Desqueyroux ou dans la marquise de Merteuil. C’est à lui que le metteur en scène donne le visage de Gabin, de Gérard Philippe ou d’Orson Welles. C’est lui que, lecteur ou spectateur, nous interrogeons sur cette part d’ombre que nous sentons en nous.

Car le criminel n’est pas différent de nous. C’est un homme aussi, avec deux yeux, deux mains, un sexe et un cœur. L’humanité ne se divise pas en deux parties, dont l’une serait tout humaine et l’autre tout inhumaine, ainsi que le rappelait, au lendemain de la dernière guerre mondiale, Elio Vittorini. Qu’est-ce que l’homme ? Qu’est-ce que l’humain ? Qu’est-ce que l’inhumain ? Une bête n’est pas inhumaine, seul l’homme peut être inhumain. L’inhumanité fait encore partie de l’homme. L’aptitude au crime, c’est-à-dire à l’infraction, n’est pas un signe d’animalité. C’est au contraire un signe d’hominisation.

Depuis que nous avons goûté au fruit de l’arbre de la connaissance, qui est en même temps celui du mal, nous avons quitté définitivement le vert paradis, sans rêves ni remords. Nous vivons le monde du péché : le nôtre. Marchant à grands pas vers l’inconnu, lendemains qui chantent ou catastrophe finale. Ce monde sue le crime, disait Baudelaire, mais qu’il serait ennuyeux sans lui ! Ce n’est ni Maistre, ni Barbey d’Aurevilly, ni Léon Bloy, ni Bernanos, ces flamboyants hérauts du catholicisme le plus traditionnel qui me démentiraient. On connaît le mot de Lacordaire, alors qu’on le félicitait après un admirable sermon : « Le diable me l’a déjà dit. »

Les bêtes n’ont pas de souci. Elles vivent sans s’interroger depuis des millions d’années. Dans la ruche, les ouvrières butinent, les reines pondent. Dans l’océan, les marsouins évoluent en troupes joyeuses. Dans la savane, la lionne mange la gazelle ; c’est la règle, elle ne tue pas ses enfants comme Médée.

C’est seulement dans la société humaine que les ouvrières, un jour, décident de ne plus butiner sept jours sur sept, que les reines réclament l’interruption volontaire de grossesse, et les hommes, à la différence des loups, se mangent entre eux. Du même coup, la société humaine, à la différence de la société animale, cesse d’être répétitive, elle change sans cesse. Elle conquiert une histoire. L’individu fait son apparition. Il a un destin.

De ces changements qui remettent en cause tout absolu, nous vivons l’expérience au cours d’une simple vie d’homme.

Quand j’étais avocat stagiaire, il m’est arrivé souvent d’être commis pour défendre devant le tribunal correctionnel des étudiantes qui s’étaient fait avorter, audiences d’une tristesse infinie, où les jeunes filles se culpabilisaient elles-mêmes, humiliées de se retrouver assises aux côtés d’une faiseuse d’anges sordide, affolées à l’idée qu’un ami, une connaissance, un journaliste indiscret pût se trouver dans la salle. Aujourd’hui, elles regardent songeuses, leur fille adolescente se rendre à la pharmacie, avec à la main l’ordonnance d’un médecin qui ne risque plus rien.

Il m’est arrivé également d’être désigné pour les défendre par des militants du FLN, poursuivis pour ce qu’ils considéraient comme des actes de guerre, et les tribunaux comme des assassinats. Je me rappelle l’atmosphère électrique des procès, les huées de la salle, les admonestations de l’Ordre... Aujourd’hui, quand mes anciens clients débarquent à Orly, le protocole déroule un tapis rouge sous leurs pas.

- III -
Spécificité du judiciaire

Dans les Anti Mémoire, André Malraux note que : « Les trois grands romans de la reconquête du monde ont été écrits, l’un par un ancien esclave, Cervantès, l’autre par un ancien bagnard, Dostoïevski, le troisième par un ancien condamné au pilori, Daniel Defoe. »

Malraux qui a connu lui-même la prison, nous renvoie aux confins du judiciaire et de la littérature. Même s’il est proche du roman, du théâtre, du cinéma, le procès a son territoire propre, irréductible. L’œuvre littéraire sent l’encre. L’œuvre judiciaire sent le sang. Elle a un goût de chair, et qui en a goûté ne peut plus s’en passer. Serial plaideur pour une série d’acmés dont aucune ne ressemble à l’autre.

Un procès est un lieu de métamorphoses. Qui entre coupable peut en ressortir héros. Un roman a la forme que le romancier lui donne. Le procès n’a jamais la forme que le juge lui prévoit. C’est qu’il ne fonctionne pas comme un ordinateur. Il n’obéit pas aux lois de la mécanique. Comme il met en cause des êtres humains, il n’obéit qu’aux forces morales. L’énergie peut y accomplir des miracles. Il n’est nulle part ailleurs donné à un homme seul autant de chances de vaincre autant de forces coalisées.

Il est le trébuchet des cœurs.

Si dans la vie, chacun joue plus ou moins bien son rôle, tâche de ressembler plus ou moins bien à l’image idéale de ce qu’il voudrait être, quand il comparaîtra devant ses juges, il n’aura pas à enlever son masque. Il tombera de lui-même. Rien n’est plus émouvant que ce combat de l’homme seul contre tous, contraint de mettre en jeu ce qu’il a de plus précieux, sa liberté, sa fortune, son bonheur, le regard des autres sur lui, son propre regard, au risque de tout perdre.

Ni l’amour ni la guerre ne le somment avec tant de force d’avouer qui il est.

***
Je est tous les autres

Le crime, contrairement à ce que pensait Thomas de Quincey, n’est pas un chef-d’œuvre en soi. Il est le matériau dont l’accusé et l’avocat ont à extraire la statue qui sommeille. L’importance d’un crime ne se juge pas à son poids de sang, mais à son poids d’esprit. Par empathie, l’avocat doit comprendre toutes les situations. Comprendre n’est pas excuser. Il n’a pas à s’identifier à l’accusé, à s’asseoir à côté de lui. Sa place est devant. Le paradoxe de l’avocat n’est si différent de celui du comédien. Les défendre tous, disait Albert Naud. Pour cela, il faut les comprendre tous aussi : les sympathiques.

Antigone est criminelle aux yeux de Créon ; Jeanne d’Arc aux yeux de l’Église ; Dreyfus accusé aux yeux de l’État-Major. Mais les affreux aussi.

Ce sont des monstres, dit-on parfois de certains criminels. On pense ainsi les exclure du genre humain, les rejeter parmi les animaux les plus énigmatiques, le Minotaure ou le Sphinx. En oubliant que celui qui déchiffre l’énigme, Œdipe, est lui-même un monstre, aux yeux du peuple, avec ses pieds bots. Mais, à les exclure de l’Humanité, on se condamne à ne pas comprendre la genèse de leurs actes, on renonce à rechercher les moyens de les prévenir. Saint Augustin et Montaigne à ce sujet nous mettent en garde : « Dieu, dit saint Augustin, créateur de tous les êtres, sait par quel agencement de parties, semblables ou différentes, tisser la beauté de l’univers. » Montaigne, qui a lu saint Augustin, le dit en termes encore plus clairs : « Ceux que nous appelons monstres ne le sont pas à Dieu qui voit en l’immensité de son ouvrage l’infinité des formes qu’il y a comprises. »

Nulle part ailleurs il ne nous est donné d’assumer autant d’humanité, le lieutenant de la Roncière et le docteur Petiot, Anna Karénine et la Brinvilliers. La suprême récompense étant de défendre son pire ennemi.

Comment comprendre un criminel sans avoir soi-même, fût-ce une fois, au moins en imagination, goûté aux racines du crime ? Comment défendre l’ordre social si l’on n’en a pas fait intellectuellement le tour ? Comment débattre d’une manière différente de vivre, de voir, d’aimer ou de mourir si l’on n’a pas pris ses distances, comme l’accusé, avec la réalité sociale du moment, si l’on ne s’est pas posté en face d’elle pour l’interroger ? Comment dialoguer avec l’avenir sans distendre ses liens avec le présent ? Où est la vérité d’un homme qui tue la femme qu’il aime ? Quelle est la vérité d’un caissier honnête, modèle et modeste, qui, après vingt ans de bons et loyaux services, un soir, ouvre la caisse, prend l’argent et va tout perdre au casino ? Qui peut connaître leur vérité ? Rarement le juge qui porte les verres teintés de l’ordre public. Plus souvent l’avocat, s’il a - et il devrait l’avoir - une âme curieuse des gouffres, capable de se regarder, sans se perdre, dans le criminel comme dans un miroir. Kundera, dans son Essai sur le roman, dit qu’il faut, pour écrire, une grande curiosité pour la part de nuit qu’il y a en nous. C’est également la position que doit prendre l’avocat au début d’un procès. S’il fait comprendre tout ce qu’il y a de dangereux dans l’homme, s’il fait admettre au juge et aux jurés qu’il y a en eux aussi cette menace, ils ne traiteront pas le criminel comme quelqu’un venu d’un autre monde, comme un Martien, comme un nuisible : ils le traiteront comme un semblable passé aux extrêmes. Le juge Porphyre aurait-il pu démasquer Raskolnikov s’il n’avait pas un jour rêvé lui aussi d’un beau crime ?

L’accusé, la Mort et le Diable

Dans les procès de rupture, ceux d’Antigone, de Jeanne d’Arc ou de Julien Sorel, l’accusé avance comme le chevalier de Dürer entre le Diable et la Mort. Le Diable, c’est le renoncement à soi, le faux repentir ; la Mort, c’est le prix de la dignité. Dans un procès ordinaire, il n’y a qu’une volonté de vaincre moralement, celle de l’accusation. Dans un procès de rupture, il y en a deux. La rupture bouleverse la structure du procès.

À son procès, Socrate refuse les circonstances atténuantes dès le départ. C’est le premier procès de rupture de l’Histoire qui nous soit rapporté :

« Peut-être l’un d’entre vous va-t-il s’irriter : il se souvient de son propre cas et que, dans un procès bien moins dur que celui-ci, il a prié et supplié les juges, il a pleuré, fait venir ses enfants devant le tribunal, afin de susciter plus sûrement la pitié, et des proches aussi, de nombreux amis... Moi, au contraire, je ne fais rien de tel et pourtant c’est le risque suprême que j’encours.

Certains ne comprennent pas l’intransigeance de cette défense. Ils n’en voient pas l’« utilité ». C’est à eux pourtant que depuis deux mille cinq cents ans s’adresse Socrate avec l’autorité que lui confère la mort.

« Vous vouliez un Socrate qui se lamentât, qui gémît, qui prononçât les mots et fît les gestes que je juge indignes de moi mais que votre expérience des autres pouvait vous faire attendre. « Je ne regrette pas maintenant de m’être défendu de la sorte ; j’aime bien mieux mourir après cette défense que vivre à votre piège. »

Socrate est mort de la mort qu’il avait choisie. Mais de nos jours, le chevalier peut vaincre la Mort comme il vainc le diable. Dans la société hiérarchisée où vivait Socrate, il n’y avait ni presse, ni opinion active. En Inde, en Chine, les gens ignoraient l’existence d’une cité nommée Athènes. Aujourd’hui, un accusé qui pratique la défense de rupture peut, avec l’aide de son défenseur - car il ne comparaît pas libre -, émouvoir des hommes au bout du monde. En 1934 à Leipzig, devant un tribunal nazi, Dimitrov, accusé d’être responsable de l’incendie du Reichtag, pratiquant une défense de rupture, a été acquitté.

Le procès devint un combat. Mais ce combat n’est pas une bataille de voyous. Il obéit à des règles. C’est un tournoi, un jeu de stratégie où le but de la partie n’est pas, comme aux échecs, de maîtriser l’espace, mais le temps. Au lendemain de la Libération, Brasillach est condamné à mort. Quinze ans après, Abel Bonnard est acquitté.

La beauté pour toujours

La beauté, dit Dimitri Karamazov, est une chose terrible et affreuse. C’est là que le diable entre en lutte avec Dieu. Depuis que nous avons quitté le jardin d’Eden de l’innocence animale, sans cesse, l’art jette un pont entre le crime et la beauté, et l’art judiciaire comme les autres. Le mot de beauté n’est-il pas le dernier du plaidoyer de Socrate : « Vous calculez bien mal, dit-il aux juges, une telle manière de s’en tirer n’a pas plus d’efficacité que de beauté. »

L’art judiciaire est un art autonome dont le critère est moins la survie de la plaidoirie, que l’amplitude de l’onde que le procès laisse dans l’histoire, et qui, à des siècles de distance, continue d’intriguer et d’émouvoir.

L’exemple de Jeanne d’Arc est éclatant :

« Il y a une Jeanne d’Arc gothique et une Jeanne Renaissance, une Jeanne classique et une Jeanne des Lumières, une Jeanne romantique et une Jeanne moderne - à qui Charles Maurras et Maurice Thorez rendent hommage en même temps. Pour Villon déjà, elle est « la bonne Lorraine », pour Christine de Pisan, « la Pucelle de Dieu ordonnée ». Au Grand Siècle, Richelieu placera son portrait entre Du Guesclin et Bayard, dans sa galerie des hommes illustres.

« Si elle avait vécu de nos jours, s’écrie un conventionnel, elle serait montée avec nous à la prise de la Bastille ! » Pour Napoléon, « l’illustre Jeanne a prouvé qu’il n’y a pas de miracle que le génie français ne puisse produire ». Péguy ne sépare pas les deux natures de Jeanne, sainte et chef de guerre.

Mais Jeanne n’est pas seulement un mythe français, elle est devenue un mythe universel. Schiller le premier, en Allemagne, découvre en elle le double caractère de sainte et de femme. Pour Bernard Shaw, au contraire, Jeanne aime la guerre et annonce... Napoléon.

Ô Jeanne, s’exclamait André Malraux, sans sépulture et sans portrait, tu savais que le tombeau des héros est le cœur des vivants.

Comme les héros de légende, les héros de procès sont immortels. Comme la Phèdre d’Euripide revit dans Racine, Swinburne ou Miguel de Unamuno, chaque fois différente et toujours la même, comme l’Iseut de la légende celtique devint plus tard l’Isolde de Wagner, Mandrin, roué vif le 26 mai 1755 à Valence, devient deux siècles plus tard le chevalier sans roi du film de Soldati. Christine Papin, condamnée à mort aux Assises du Mans en 1933, et sa sœur Léa, condamnée à six ans de prison, pour avoir assassiné Mme Lancelin chez qui elles étaient domestiques, vont réapparaître, quinze ans plus tard, vêtues de leurs plus beaux atours, dans la pièce de Jean Genet, Les Bonnes.

Ce rôle de l’écrivain ou du cinéaste peut aussi être celui de l’avocat. Jacques Isorni a consacré sa vie à dresser la statue de Philippe Pétain. Paul Baudet a consacré des années à faire de Jacques Fesch, meurtrier d’un policier et fils de famille dévoyé, un saint.

La chronique judiciaire ressemble à un musée Grévin, où des cadavres embaumés attendent un regard pour revivre. Ce regard peut être celui du défenseur, s’il sait, comme Apulée, notre maître, être à la fois avocat et magicien.

A propos de Jacques Vergès

Jacques Vergès
Jacques Vergès
© AFP

Avocat, Jacques Vergès fut résistant, communiste et militant anticolonialiste. Défenseur des causes extrêmes, au carrefour du politique et du judiciaire, il a associé son nom à de nombreux procès (Klaus Barbie, Georges Ibrahim Abdallah, Moussa Traoré, Paul Barril, Omar Raddad, Carlos, Bernard Bonnet, Slobodan Milosevic...).

Ses œuvres les plus récentes

- Justice pour le peuple serbe : La plaidoirie que j’aurais prononcée devant le tribunal pénal international, Ed. L’Age d’Homme, 2003
- De la mauvaise conscience en général et de l’Afrique en particulier, Ed. Jean-Claude Lattès, 2003
- Des mots qui font des morts : Le procès Tabachnik et le Temple solaire, Grenoble, 17-27 avril 2001, Pandora Publishing, 2003
- Avocat du diable, avocat de Dieu, Editions de la Loupe, 2004
- Crimes d’état : La comédie judiciaire, Plon, 2004
- La démocratie à visage obscène : Le vrai catéchisme de George W. Bush, Editions de La Table Ronde, 2004
- Journal 2003-2004 : Rien de ce qui est humain ne m’est étranger, Plon, 2005
- Jacques Vergès l’anticolonialiste, Editions du Félin, 2005
- Massacres en Côte d’Ivoire, Picollec, 2005
- Malheur aux pauvres, Plon, 2006

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