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Trotsky, les Trotskistes et la France

par Marc Lazar
Communication du politologue Marc Lazar présentée en séance publique devant l’Académie des sciences morales et politiques le lundi 1er décembre 2003.


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Référence : es019
Adresse directe du fichier MP3 : http://www.canalacademie.com/emissions/es019.mp3
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Date de mise en ligne : 1er janvier 2005

Marc Lazar, né à Paris en 1952, est un historien et sociologue français du politique. Spécialiste de l’extrême-gauche et de la vie politique italienne, il est depuis 1999 professeur des Universités en histoire et sociologie politique à l’Institut d’études politiques de Paris et depuis 2000 directeur de l’École doctorale de l’IEP de Paris.

Voici le texte intégral de la communication de Marc Lazar sur Trotsky, les Trotskistes et la France :

Marc Lazar
Marc Lazar

Mon propos pourra paraître singulier. Il s’inscrit dans une série de conférences consacrées par votre Académie, depuis un an, au thème "Le meilleur et le pire : Personnages, personnalités, caractères". Or au lieu de tracer un portrait de ce révolutionnaire, Trotski, né le 26 octobre 1879 en Ukraine, assassiné par un agent de Staline le 20 août 1940 au Mexique, au lieu de reconstituer l’enfance d’un chef, de suivre les étapes de sa formation intellectuelle, de retracer ses choix politiques, d’examiner son rôle dans la révolution russe, de suivre l’épopée sanglante de l’Armée rouge dont il fut le dirigeant, de noter les étapes de son combat perdu contre Staline, d’évoquer ses amours, qui furent nombreux, ses drames qui furent intenses, et de narrer sa fin tragique, bref au lieu de proposer une biographie, je m’interrogerai plutôt sur la construction sociale et politique d’un personnage et sur sa postérité, puisqu’il est des gens qui se réclament toujours de sa pensée et agissent pour faire triompher ses idées, en particulier en France.

Je vous rassure : je vous épargnerai la reconstitution minutieuse des activités et de l’implantation des groupuscules trotskistes en France, je ne vous égarerai pas dans le maquis de leurs organisations et je vous dispenserai la restitution de leurs affrontements idéologiques qui prennent des allures de guerres picrocholines au cours desquelles le destin du monde semble se jouer sur l’interprétation de telle ou telle sentence du responsable disparu. Mon intention est autre. J’entends prendre la mesure de qui apparaît être un véritable phénomène politique et sociologique, je cherche à élucider une énigme : pourquoi, en effet, est-ce en France, et dans nul autre pays européen, que Trotski jouit d’un tel prestige ; pourquoi est-ce en France et dans nul autre pays européen, que les trotskistes, connurent par récurrence certains succès, attirèrent dans leurs rangs tant d’intellectuels et pourquoi continuent-ils d’exister ? Davantage, en ce début du XXIème siècle, ils prospèrent presque. En avril 2002, les trois candidats trotskistes ont obtenu près de 3 millions de voix et plus de 10% des suffrages exprimés au premier tour de la présidentielle, contribuant ainsi à éliminer le candidat socialiste. Les échéances électorales de l’année prochaine seront sans doute marquées par d’autres succès, cependant que l’attention des chroniqueurs et des médias s’accroît de jour en jour.

Bref, ma préoccupation peut se résumer en une formule simple : pourquoi la France est-elle devenue une terre de prédilection en Europe occidentale pour ce courant de pensée ? J’aborderai deux aspects de la question ; d’une part, je me propose d’observer les rapports qui se sont tissés entre Trotski et la France, d’autre part de restituer certaines des caractéristiques des trotskistes en France, enfin, en guise de conclusion, de comprendre ce que leur présence révèle de la France.

Trotski et la France

Trotski et la France, c’est d’abord Trotski en France puisqu’il y a séjourné, au moins, à quatre reprises. Evoquer ces séjours n’a rien d’anodin, bien au contraire.
1902 : un jeune révolutionnaire de 23 ans, nommé Leon Davidovitch Bronstein, Pero dans la clandestinité, arrive pour la première fois en France, courte étape avant Londres où il rejoint Lénine. Entré en politique jeune, il connaît une première arrestation à 19 ans. A vingt ans, il est condamné à quatre ans d’exil en Sibérie. Il s’en évade en septembre 1902 et, en octobre, s’enfuit à l’étranger en laissant sa femme et ses deux enfants. Durant son passage dans la clandestinité, il utilise un passeport au nom de Trotski sous lequel il acquerra bientôt la célébrité. De ce premier contact français, on sait peu de chose.

Léon Trotsky
Léon Trotsky

En revanche, on connaît mieux son deuxième séjour à Paris, où il revient en 1902-1903 après avoir passé quelques semaines à Londres. Trotski fait quelques conférences dans les milieux révolutionnaires russes et en prononce trois à l’Ecole Pratique des Hautes études sur la question agraire en Russie. Ses talents d’orateur, qui le rendront fameux, commencent à être appréciés. C’est au cours de son séjour qu’il fait connaissance d’une jeune immigrée russe, l’étudiante Natalia Sedova qui deviendra sa seconde femme et restera à ses côtés jusqu’à la fin. Elle lui fait visiter la capitale, notamment, le Louvre, le Luxembourg et bien d’autres lieux célèbres. Trotski n’aime pas Paris, comme Lénine n’aimait guère Londres avec " leur " Westminster selon l’expression que rapportera Trotski lui-même, indiquant ainsi le mépris qu’affichent les deux hommes pour des villes et des institutions qui sont supposées symboliser la bourgeoisie. Trotski déclare à sa guide Natalia qu’à tout prendre il préfère Odessa à Paris attestant ainsi un goût certain de la provocation et un esprit provincial marqué. Il se désintéresse complètement de l’art, contrairement à une légende tenace, et le reconnaîtra lui-même dans son autobiographie Ma vie. Natalia Sedova a expliqué qu’il a commencé " par nier Paris en barbare qui lutte pour sa propre conservation ". Ce n’est que durant son séjour suivant, en 1914 qu’il apprit à connaître la ville et qu’il s’ouvrit à l’art tout en précisant plus tard : " Je ne dépassai pas pourtant les limites du dilettantisme ". En revanche, passionné de politique, il découvre le socialisme français : par exemple, Jaurès qu’il n’apprécie guère - ce n’est que plus tard qu’il rendra un bel hommage à l’homme, à son intelligence, à sa morale, à son caractère, à sa personnalité, à son enthousiasme et à ses qualités oratoires (il le qualifie " d’orateur le plus puissant de son temps, et peut-être de tous les temps ")- et le débat sur la participation avec le ministère Millerand. Au vrai, sa connaissance reste superficielle. Comme tous les autres révolutionnaires et les socialistes, il est fasciné par la puissance de la social-démocratie allemande, ce parti modèle.

Son deuxième séjour est plus long : il court du 19 novembre 1914 au 31 octobre 1916. Trotski vit, comme les premières fois, à Montparnasse, puis rue de l’Amiral Mouchez, à Sèvres, rue Oudry dans le quartier des Gobelins, et ses enfants fréquentent l’école russe du Boulevard Blanqui. Très impliqué dans l’activité des cercles russes révolutionnaires, le Trotski de cette époque n’est pas encore bolchevik. Bien plus, il diverge de Lénine sur de nombreux points. Pourtant, c’est au cours de son séjour à Paris qu’il se rapproche de Lénine. Par ailleurs, Trotski est très actif dans les milieux socialistes, syndicalistes et pacifistes français, notamment au sein du CRRI, Comité pour la reprise des relations Internationales, fondé en février 1916 et membre du comité d’action internationale créé à Zimmervald (septembre 1915). Il y jouit d’un grand prestige d’autant qu’il critique vivement le gouvernement et les socialistes ralliés à l’Union sacrée, poussant les pacifistes à rompre avec ces derniers. Et Trotski ne se contente pas de hanter Paris : il se déplace en province pour multiplier les contacts. C’est au cours de ces deux années, qu’il va connaître de nombreux militants qu’il séduit, comme Raymond Lefebvre, Alfred Rosmer, Pierre Monatte, Marcel Martinet, Henri Guilbeaux, Amédée Dunois, Fernand Loriot, ou bien qu’il braque tel Alphonse Merrheim. Les témoignages sont nombreux sur l’influence qu’il exerça. Raymond Lefebvre, dans sa préface de 1920 à L’éponge du vinaigre écrit : "Rosmer, le poète Martinet, Trotski, Guilbeaux, Merrheim et deux ou trois autres dont j’ignore les noms, nous avons su, en plein Paris, être à la fois parmi les derniers Européens de la belle Europe intelligente que le monde venait de perdre à jamais, et les premiers hommes d’une Internationale future, dont nous gardions la certitude. Nous faisions la chaîne entre les deux siècles " ; Pierre Monatte : " Il nous apportait la chaleur d’une grande espérance révolutionnaire " ; Marcel Martinet : " et quand celui-ci (Trotski) parlait, il y avait dans ses paroles, dans ses raisonnements et ses déductions, une telle puissance spirituelle (c’est moi qui souligne), une information si ample et si complète, une vigueur dialectique si souveraine, une conviction révolutionnaire si totale, si impérieuse et si sereine que ses propos nous apparaissaient comme une sorte de bataille victorieuse livrée devant nous, de libération et de fête ". Le même évoque " l’impression de passion entraînante et de force à laquelle personne ne pouvait rester insensible " ; Alfred Rosmer, avec qui il se brouilla dans les années trente, " Nous eûmes tous l’impression que notre groupe venait de faire une recrue remarquable : notre horizon s’élargissait ; nos réunions allaient prendre une nouvelle vie : nous en éprouvions un grand contentement ".

La police suit de près les activités de Trotski contre l’emprunt national, le gouvernement et l’alliance franco-russe dans le journal russe Naché Slovo (Notre parole) et dans les milieux pacifistes. C’est le sociologue Emile Durkheim, président de la commission chargée des réfugiés russes en France, qui l’avertit dès juillet 1916 des menaces d’expulsion qui pèsent sur lui. Le décret d’expulsion est émis le 14 septembre, et Trotski est expulsé en octobre malgré la défense de Jean Longuet, le petit-fils de Marx (qui sera mal récompensé par Trotski, plus tard, puisqu’il le fustigera comme un traître et un homme dont le prolétariat doit se débarrasser : " se guérir du longuettisme (est) la tâche la plus impérieuse et la plus urgente, commandée par l’hygiène publique " écrit-il en 1919, ajoutant " je songe avec joie à la magnifique œuvre de nettoyage que l’ardent prolétariat français accomplira dans le vieil édifice social, souillé, infecté d’ordures par la république bourgeoise dès qu’il abordera la solution de sa dernière tâche historique ").

Dix-sept année s’écoulent avant que Trotski ne revienne en France, en 1933. Etape parmi tant d’autres sur le chemin d’une longue errance qui a commencé en 1928. Il a été autorisé à venir en France, à l’issue de tractations et pour des motivations qui demeurent obscures : il semblerait que le ministre des affaires étrangères Paul Boncour ait accepté la proposition après l’intervention d’Alexis Léger-Saint John Perse. C’est le gouvernement radical-socialiste de Daladier qui donne son feu vert. Ce n’est plus le même homme qui, en provenance de Turquie où l’avait exilé le gouvernement soviétique, débarque près de Marseille et va s’établir, dans la plus grande discrétion et en dépit des critiques des communistes français qui dénoncent l’arrivée d’un agent policier et d’un garde blanc en France, à Saint-Palais, dans les Charentes où il arrive le 24 juillet. Le brillant et fougueux révolutionnaire, symbole de la victoire bolchevique en 1917 à côté de Lénine, a perdu le pouvoir et été exclu du parti qu’il avait contribué à fonder. Il est fatigué, malade, atteint par les disparitions et les morts qui se sont accumulés autour de lui, persécuté par les staliniens mais néanmoins déterminé à " tout recommencer ". Un cheminot français qui le rencontre raconte : " Il nous développa sa conception du nouveau parti et de la IVème Internationale. Je lui posai la question : -En somme, vous proposez de tout recommencer ? -C’est cela même, répondit-il ". Le 1er novembre 1933, Trotski se transfère à Barbizon. Pas pour son école de peinture, mais pour sa proximité géographique avec la capitale où il se rendra à plusieurs reprises, séjournant même au moment de Noël, avec femme, enfants et gardes du corps dans l’appartement familial de la jeune Simone Weil.

Le 17 avril 1934, il est expulsé de Barbizon à la suite d’une sombre histoire qui lui vaut une campagne de presse de la droite et des manifestations d’hostilité des porteurs d’emprunts russes. Trotski continue de vivre en France dans une situation de vide juridique et recommence à errer. Après Barbizon, Lagny, de nombreux autres escales dans le centre-Est de la France, il se pose, à partir de juillet 1934, à Domène pour un an. Le 14 juin 1935, c’est le départ pour la Norvège : Trotski ne reverra plus la France.

Ce séjour mouvementé et long, près de deux ans, est marqué par une intense activité. Trotski multiplie les rencontres avec ses amis français et étrangers comme, par exemple, Pierre Naville, Gérard Rosenthal, Raymond Molinier, Pierre Frank, Yvan Craipeau, David Rousset, Jean Rous, Fred Zeller. Il est aussi en contact avec des gens venus d’autres horizons, des socialistes, Marceau Pivert ou Daniel Guerin, des syndicalistes, des communistes oppositionnels, des intellectuels, tels André Malraux (qui présidera un meeting parisien en sa faveur pour s’opposer à son expulsion), Simone Weil, André Breton, Benjamin Perret, des militants étrangers, le belge Paul-Henri Spaak ou l’italien Carlo Rosselli. Trotski n’est pas un mondain. Ses objectifs sont politiques. Il commence à penser à la fondation d’une autre Internationale. Il organise l’opposition au stalinisme autour de lui mais fait aussi pratiquer à ses adeptes l’entrisme dans la SFIO avec une certaine réussite. Sa stratégie en direction des intellectuels vise à élargir sa sphère d’influence, dans un pays où le rôle des clercs est fondamental.

L’homme connaît donc la France, il pratique le français, il est familier de certains aspects de l’histoire et de la culture française. En 1935, le proscrit laisse derrière lui des contacts, des relations et des souvenirs qui favoriseront la diffusion de ses idées. Car, et c’est le second aspect qu’il nous faut examiner, Trotski s’intéresse de très près à la France et utilisera en quelque sorte l’histoire de France dans sa réflexion théorique. Avant la révolution russe, Trotski se montre particulièrement virulent contre la Troisième République (" un régime ploutocratique masqué par le radicalisme et la phraséologie socialiste " écrit-il à Paris, le 6 novembre 1915), les politiciens de droite, les radicaux et nombre de syndicalistes et socialistes français qualifiés de " médiocrités". Ce qui frappe à la lecture de ses écrits, c’est leur aspect incisif mais aussi la morgue de l’auteur et son obsession à fustiger la médiocrité, péchés d’orgueil qu’il renouvellera dans l’appréciation de Staline et qui lui coûta tant.

De 1921 à 1923, pour l’Internationale Communiste, Trotski va être l’un des bâtisseurs du PCF, c’est-à-dire d’abord un destructeur : pour construire le nouveau parti, il doit démolir l’ancien. Et pour accomplir sa mission Trotski déploie toute son intelligence et son talent. Le choix de Trotski, le numéro deux des bolcheviks, pour s’occuper du PCF n’est pas innocent. Il est à la mesure de ce que représente la France aux yeux de Moscou, soit une grande puissance européenne, mondiale, dotée un empire colonial, qui appelle la formation d’un instrument efficace d’action, un vrai parti communiste, pour peser sur elle. Trotski est, selon la formule de l’un des ses biographes, Pierre Broué, " la voix de l’IC " pour la France. Il scrute et oriente l’activité communiste, du contenu de L’Humanité au travail politique et syndical. Il s’efforce surtout d’arracher les communistes à leur héritage socialiste, parlementaire, légaliste. En 1921, après le 3ème congrès de l’Internationale, Trotski analyse le PC français. Il affirme la nécessité que " le communisme français se débarrasse définitivement de vieilles habitudes politiques et d’imprécisions beaucoup plus répandues en France que partout ailleurs. Le parti français a besoin d’une attitude plus décidée en face des événements, d’une propagande plus énergique et plus intransigeante dans son ton et son caractère, d’une attitude plus sévère envers toutes les manifestations de l’idéologie démocratique et parlementaire, l’individualisme intellectuel, et les avocats arrivistes ". Un autre exemple emblématique de cette volonté d’extirper l’ancien pour créer du nouveau est la hargne et la puissance qu’il déploie pour obtenir l’exclusion des francs-maçons du parti (cf. son rapport au IVème congrès mondial de l’IC sur le PCF 1er décembre 1922) et des intellectuels réformistes (" combattre impitoyablement ce groupe d’intellectuels, brûler une fois pour toutes au fer rouge l’ulcère de l’individualisme avocassier et parlementaire au sein du parti communiste (...) " écrit-il à Treint, le 31 juillet 1922). Enfin, un dernier exemple illustre l’intensité du changement : Trotski veut faire accepter le recours à la violence révolutionnaire. Or il déplore que la pratique de la violence soit mal acceptée en France : " Toute l’histoire de la IIIeme République, au lendemain de la Commune, montre que cette Commune fut non seulement le désarmement physique du prolétariat mais son désarmement moral. L’atmosphère même, l’opinion publique bourgeoise ont pour tâche d’infecter (souligné par moi) la mentalité de la classe prolétarienne par l’hypnose de la légalité. La légalité, c’est la couverture légale de la violence brutale de la bourgeoisie " déclare-t-il le 2 mars 1922 au Comité exécutif de l’IC. Puis, il s’indigne du pacifisme encore présent dans les rangs du PCF, s’offusque que certains camarades expliquent que " le militarisme rouge, la violence, le meurtre et l’effusion de sang ne sont pas des principes communistes " et précise : " le parti, c’est l’organisation d’une haine consciente contre la bourgeoisie. Et la haine, est-ce un principe communiste ? Je crois que c’est la fraternité qui est un principe communiste, mais le parti communiste est l’organisation de la haine de la classe ouvrière contre la bourgeoisie ". Parallèlement, il cherche à gagner au jeune parti les syndicalistes révolutionnaires pour capter leur énergie tout en condamnant leurs positions et en s’efforçant de supprimer l’autonomie syndicale.

Maurice Thorez
Maurice Thorez

Trotski entend ainsi imposer la tutelle de l’IC sur le parti français et y inculquer sans ménagement l’orientation, les méthodes d’organisation et les valeurs bolcheviques dans le parti français. Le 25 mars 1923, dressant " le bilan d’une période ", il parle de " l’opération chirurgicale entreprise par le parti français " pour couper avec ses traditions bourgeoises, nationalistes et parlementaires. Le chirurgien Trotski a bien travaillé. La greffe a pris. Mais pour son malheur, la créature à laquelle il a donné vie se retournera contre son créateur et son mentor puisqu’à la succession de Lénine, mort en 1924, elle suit majoritairement Staline. A partir de ce moment, un autre cours commence. Trotski agit pour rassembler les opposants à Staline en France comme ailleurs. Il s’appuie sur Souvarine, qui rompra quelques années plus tard avec lui, Rosmer et Monatte, et il attire de nouveaux et jeunes communistes comme Maurice Thorez en 1924. Travail long et fastidieux.

Mais la France, chez Trotski, effectue un retour en force dans ses œuvres, en 1936. Elle devient, selon lui, un laboratoire d’expérimentation, avec l’Espagne, d’une révolution, notamment en 1936. En juin 1936, " La révolution française a commencé ", écrit-il le 9 juin. Trois jours plus tard, il détecte dans les grèves, non " pas des grèves corporatives " " même pas des grèves ", mais " la grève " et " les prémisses de la révolution prolétarienne ", précisant : " C’est le rassemblement au grand jour des opprimés contre les oppresseurs, c’est le début classique de la révolution ". L’espoir ayant été vite déçu, il tire, une nouvelle fois, mais sans doute de façon plus systématique, les leçons de " la révolution manquée " : l’échec de la révolution est attribué aux staliniens et cela suppose de construire au plus vite une direction révolutionnaire, tâche principale des Trotskistes à laquelle ils s’attellent toujours.

Plus fondamentalement encore, la France acquiert une place de choix dans la théorie Trotskiste du stalinisme. Trotski fait, en effet, un usage politique appuyé de la Révolution française. On le sait, les bolcheviks russes ont systématiquement pensé leur révolution en se référant à l’expérience française du XVIIIème siècle et en traçant des parallèles avec celle-ci. Dès les lendemains de la mort de Lénine, les adversaires d’un Staline qui amorce une irrésistible ascension se demandent si celui-ci ne symbolise pas un nouveau Thermidor : le débat sur cette comparaison alimentera des années durant les écrits des communistes oppositionnels dans le monde. Dans un premier temps, Trotski repousse l’analogie, avant, dans un second temps, de la reprendre à son compte de manière prudente : affirmer que Thermidor l’a emporté risque de faire croire qu’une nouvelle classe sociale s’est emparée du pouvoir en Russie et que la contre-révolution l’a emporté définitivement, ce que ne veut pas et ne voudra jamais admettre Trotski. C’est pourquoi, le " prophète désarmé ", qui évolua beaucoup sur ces questions, en viendra à expliquer que l’URSS présente des caractéristiques de Thermidor, considéré comme " la victoire de la bureaucratie [et non d’une classe sociale] sur les masses " engendrant un " bonapartisme ", concept qui, chez les marxistes, désigne l’apparente autonomie du pouvoir d’un homme et de l’appareil d’Etat par rapport aux rapports de classes alors même que cet homme et cet Etat restent, en fait, déterminés par leur base sociale : de même que Napoléon III exerçait une dictature sur la bourgeoisie tout en exprimant la domination bourgeoise, de même Staline représente la dictature politique de la bureaucratie fondée sur de saines bases économiques et sociales prolétariennes : l’URSS est donc, pour Trotski, un " Etat ouvrier dégénéré ", ce qui implique de faire une révolution politique pour déloger la bureaucratie et Staline et non une révolution socio-économique.

Ce qui retient à ce point notre attention, davantage encore que le contenu des analyses de Trotski, c’est leur proximité et leur familiarité pour des Français. Osons la formule : Trotski parle aux Français. Ses analogies, ses comparaisons, ses références ont une réelle puissance d’évocation, sa théorie marxiste semble cohérente et ample, séduisante dans un pays où le marxisme a été faible théoriquement. L’Histoire offre parfois des symboles puissants : s’il faut administrer une ultime preuve de la force des liens entre Trotski, les Trotskistes et la France, il suffit de rappeler que c’est dans la banlieue parisienne dans la ferme de Perigny, que 22 délégués supposés représenter 11 sections nationales ont fondé, le 3 septembre 1938, la IVe Internationale.

Les trotskistes français

L’appellation de Trotskistes désigne ceux qui ont suivi Léon Trotski. Mais l’homme a eu plusieurs vies politiques et l’appellation de Trotskiste revêt donc plusieurs sens. De 1902 à 1914, elle désigne la partie des minoritaires (mencheviks) qui, au sein du Parti ouvrier social démocrate de Russie fondé en 1898, s’opposent, avec leur chef de file, à Lénine et se reconnaissent dans la théorie de la révolution permanente élaborée en 1905, qui affirme, notamment, que les pays les plus arriérés, Russie comprise, peuvent sauter l’étape de la révolution bourgeoise et envisager d’emblée la révolution socialiste. De 1917, date à laquelle Trotski se rallie au parti bolchévik et devient un proche de Lénine, à 1924, on ne parle plus de Trotskistes. La notion resurgit dans l’affrontement entre Staline et Trotski. L’expression de Trotskiste est employé dans un sens péjoratif et stigmatisant par les staliniens. Leurs opposants se sont, en général, dénommés autrement : " bolchéviks-léninistes " de 1926 à 1929, " opposition de gauche internationale " à partir de 1929, de nouveau " bolchéviks-léninistes " en 1934 lors de l’entrisme dans la SFIO, puis " communistes internationalistes en faveur d’une IVe Internationale ", et, ensuite, ils empruntèrent divers noms pour désigner leurs partis qui, en France, ne s’appelèrent jamais ouvertement Trotskistes, sauf pour une organisation, de manière très brève entre 1968 et 1970. Par Trotskistes, nous évoquons ces militants qui se réclament de Trotski à partir de la fin des années vingt. Nous entendons réfléchir sur les moments forts du Trotskisme en France, en esquisser une sociologie et apprécier l’imprégnation Trotskiste sur la France.

Des moments forts

Le Trotskisme connaît, en France, des phases prolongées d’isolement où les militants prêchent dans le désert et se heurtent à l’indifférence générale quand ce n’est pas à l’hostilité de la droite, des staliniens, qui les persécutèrent et, parfois, les liquidèrent physiquement, voire de l’ultragauche ; de temps à autre, cette monotonie est coupée par de courts moments heureux où les espoirs s’emballent et les enthousiasmes s’affolent avant de se briser net, à cause d’un retournement de la conjoncture et surtout des divisions incessantes qui paralysent les Trotskistes, que ce soit à cause d’un point de doctrine, de désaccords stratégiques ou de rivalités humaines. Cette oscillation permanente a sans doute façonné la psychologie des militants les plus chevronnés, D’expérience, ils connaissent la fragilité de leurs succès et savent que leur quotidien sur le long terme est amer, ardu, austère, et, durant longtemps, balisé par les morts et les disparitions. Familiers des revers incessants qui viennent ruiner les promesses d’un jour, habitués des lendemains qui déchantent, accoutumés à assister à la disparition des recrues les plus fraîches aussi soudaine que fut leur arrivée, entraînés à être une infime minorité, il y a chez les trotskistes quelque chose qui relève du mythe de Sisyphe, ce qui les endurcit dans leur conviction.

Quatre moments méritent toutefois que l’on s’y attarde.

Les années 20 d’abord, qui ne relèvent pas vraiment du Trotskisme à proprement parler mais qui assoient la popularité de Trotski en France. Il est alors dirigeant bolchevik et du Komintern. Il mobilise ses anciens réseaux et ses soutiens pour construire le nouveau parti communiste, les Rosmer, Monatte, Souvarine. Beaucoup seront toutefois décontenancés par ses propositions de militariser les syndicats et l’économie, par son rôle de premier plan dans l’écrasement en 1921 de l’insurrection de Cronstadt. Mais Trotski élargit encore son influence en jouant de la fascination qu’il exerce en tant que chef de l’Armée rouge. Ainsi, le 16 juin 1920, lors d’une réunion à Angoulême, un syndicaliste dit son espoir de " voir les bolchevistes traverser la Pologne, passer sur le dos de l’Allemagne et venir secouer nos gros capitaliste ", ou encore Albert Treint, secrétaire du parti français, lors d’une réunion publique contre l’intervention imminente de l’armée française dans la Ruhr en 1923, qui s’exclame : " Si les soldats rouges venaient sur les bords du Rhin, c’est nous-mêmes, camarades, qui irions leur ouvrir les portes de nos villes et les saluer au nom de tout le prolétariat français ". Trotski apparaît comme un proche de Lénine, l’exemple du révolutionnaire professionnel, qui rompt nettement avec la tradition du socialisme démocratique.

Avec les années 30, on aborde un deuxième moment, celui du vrai visage du Trotskisme. La critique par Trotski du stalinisme attire les antistaliniens de gauche et ce sera toujours le cas. Le nombre des militants est faible, leurs divisions déjà bien consommées, mais le Trotskisme est influent dans la SFIO, grâce au travail d’entrisme, et dans certains milieux intellectuels. La guerre disperse les militants et ouvre l’un des épisodes les plus controversés du Trotskisme en France que je ne veux pas traiter ici.

Entre 1945 et 1947, les Trotskistes se montrent actifs dans certaines entreprises. Persuadés que la révolution est à l’ordre du jour (ainsi qu’en attestent les titres des journaux qu’ils publient ; le Soviet de l’IT (Industrielle du téléphone), le Soviet de la Lorraine, le Soviet de Panhard). Ils souffrent encore de leur faible nombre, de leurs mauvais résultats électoraux (pas plus de 1,5% des voix aux législatives en novembre 1946) et de leurs divisions. Néanmoins, ils peuvent jouer, à l’occasion, un rôle non négligeable en profitant de la dégradation du climat social et de l’incompréhension ressentie par de nombreux ouvriers face à la participation du puissant Parti communiste aux gouvernements et à sa politique. Par exemple, les Trotskistes sont présents lors des grèves des rotativistes de la presse parisienne en janvier 1946, des postiers en août 46, et surtout chez Renault en avril-mai 1947, grève qui contribua à la rupture du tripartisme et à la sortie du PCF du gouvernement. Mais ces quelques réussites ne se traduisent pas en adhésion. Au contraire, les faibles effectifs s’effondrent après 1947 lorsque le PCF entre en guerre froide.

La quatrième moment est celui des années 60-70. Les Trotskistes, toujours très minoritaires (sans doute guère plus d’une centaine de militants à la fin des années cinquante), sont impliqués dans la guerre d’Algérie. Ils développent une activité publique et, pour certaines de ses composantes, une action dans l’ombre et la clandestinité des réseaux de soutien au FLN. Leur activité déterminée en faveur de l’indépendance de l’Algérie ouvre un espace de contestation à gauche du PCF, à l’intérieur de ce parti et dans son organisation étudiante, l’UEC, et elle leur permet de tisser des liens avec des intellectuels. Leurs positions anticolonialistes se distinguent de celles plus prudentes du PCF et séduisent des jeunes sensibles à ces thématiques. Les Trotskistes, du moins une partie d’entre eux, érigeront bientôt Cuba et la guerre du Vietnam en symboles de l’internationalisme et de l’anti-impérialisme. Leurs méthodes d’action, résolues et parfois violentes, exercent un pouvoir d’attraction qui apparaîtra au grand jour en mai 68 et dans les années qui suivent. Le Trotskisme sert, un temps, de structure d’accueil à la révolte des baby-boomers qui rejettent le capitalisme comme le stalinisme, et se révoltent contre les autorités en place. Une nouvelle fois, cette poussée de fièvre Trotskiste retombera aussi vite qu’elle était montée.

Enfin, nous en arrivons à aujourd’hui. La détresse sociale, le chômage, la précarité l’angoisse face au devenir de l’économie, l’interrogation sur l’avenir de la France, la peur de l’Europe, la désaffection à l’égard des institutions politiques, la déception envers le socialisme, l’incapacité des partis politiques traditionnels à répondre aux aspirations de l’électorat forment un cocktail explosif de défense des corporatismes et de quête d’idéal dont profitent les Trotskistes. Emmenés par deux produits marketing parfaitement conçus, Olivier Besancenot et Arlette Laguiller, ceux-ci enregistrent des succès électoraux et des adhésions, bénéficient d’une complaisance médiatique dont ils jouent à fond, cependant que leurs idées -quelques vieux préceptes présentés d’une façon astucieuse- se diffusent amplement à gauche et dans le reste de la société. Les Trotskistes ont le vent en poupe, mais jusqu’à quand ? Ces moments Trotskistes en France amènent à une réflexion d’ensemble. La prospérité Trotskiste, relative, dépend aussi de la configuration qu’il forme avec PCF. Le Trotskisme vit en fonction de son grand rival. Celui-ci était ouvriériste, stalinien, nationalitaire : le Trotskisme se voulait ouvert aux intellectuels (sans éviter de tomber dans les travers de l’ouvriérisme), antistalinien, internationaliste. A chaque fois que le PCF s’est engagé dans une stratégie d’union de la gauche, qu’il a aspiré à arriver au pouvoir et qu’il a participé au gouvernement, il a ouvert un espace aux Trotskistes. Il nous faut maintenant esquisser une sociologie des Trotskistes.

Une sociologie

A l’évidence, les Trotskistes recrutent dans des quelques catégories de prédilection : les syndicalistes, les jeunes, les Juifs et les intellectuels. Parmi ces quatre catégories, je souhaite dire quelques mots de deux d’entre elles, en l’occurrence les deux dernières. Les Juifs ont souvent été nombreux chez les Trotskistes, et plus particulièrement dans les années soixante-soixante-dix. Les explications que j’avance sont davantage des hypothèses que des faits avérés et se fondent, notamment, sur les quelques pages, lumineuses qu’Annie Kriegel a consacrées à cette question. Je souhaite mentionner trois pistes de recherche.

Avec le trotskisme, les Juifs ont sans doute recherché une nouvelles fois les conditions de leur émancipation comme ils ont cru aussi pouvoir la trouver dans l’assimilation, dans le sionisme, dans le socialisme ou encore dans le communisme. Mais le communisme dans sa version stalinienne a abouti à une impasse tragique pour les Juifs. Avec le Trotskisme, les Juifs de gauche renouent avec le messianisme révolutionnaire : le Trotskisme, en se référant à un communisme pur, trace les contours d’une nouvelle utopie distincte de celle peu enthousiasmante des socialistes et de celle dramatique des staliniens. De sorte que leur aspiration à l’universalisme est réactivée et qu’ils peuvent croire que leur quête d’une régénération sera, cette fois, assouvie.

Dans les années 60, les trotskistes surtout ceux de la Ligue communiste attirent beaucoup de Juifs, notamment ashkénazes. Parce que le trotskisme, disséminé dans le monde, ressemble à leurs propres itinéraires et que l’on retrouve dans leurs organisations, le climat du schtletel, le plaisir de l’exégèse, l’inclination pour les disputes dogmatiques et le respect des textes : "Le goût Trotskiste pour la disputation formaliste érudite de la Loi (Marx) à base d’infatigables références livresques, écrit Annie Kriegel, le dérisoire ou pathétique déséquilibre entre la petitesse des noyaux militants et la formidable ampleur avec laquelle ceux-ci échafaudent des stratégies et embrassent des vues d’avenir, la passion du drame idéologique débouchant sur une irrépressible tendance à la scissiparité, l’obstination déraisonnable et compulsive à transfigurer le minable quotidien, est-ce que ces traits-là ne viennent pas du même fond ? ".

Enfin, plus fondamentalement et peut-être de façon quasi inconsciente, Trotski leur apparaît comme un des leurs : en lui ils peuvent déceler les tensions quasi inhérentes à leur situation. En particulier sous une double dimension. D’un côté, il y a l’illusion romantique : son parcours, sa vie symbolisent, à son corps défendant, une nouvelle version du juif errant, celle du révolutionnaire errant. D’un autre côté, s’impose la fatalité de leur condition. Trotski, a voulu occulter sa judéité comme tant d’autres Juifs qui rejoignent sa cause. Or, nul n’ignore que celle-ci l’a rattrapé puisque Trotski souffrit du vieil antisémitisme russe qu’exploitera ensuite Staline sous la forme de l’antisionisme appelé au succès que l’on connaît. De ce fait, à la différence des autres révolutionnaires, de ce que veulent les communistes et de ce que Trotski croyait lui-même être, à savoir constituer un rouage efficace de la machinerie du Parti et un élément impersonnel de la cause, devenir un homme sans passé mais plein d’avenir, Trotski est, lui, un homme qui n’arrive pas à se débarrasser de sa naissance. Les Juifs qui épousent son communisme parcourent, confusément ou consciemment, la même trajectoire. Ils aspirent à oublier leurs origines, mais ils sont saisis de nouveau par elles ; ils sont désireux de se fondre dans le collectif, dans la totalité, dans le groupe, mais ils sont à part, quoi qu’ils en aient, à cause de leurs histoires, dont ils n’arrivent pas à se défaire en dépit de leurs efforts. Etre Trotskiste pour les Juifs, ne serait-ce pas ainsi une façon d’assumer ce destin avec résignation ou ironie, en compagnie d’autres semblables unis pas le même sort ?

Deuxième catégorie qui a pu, en de nombreuses circonstances, croiser la première, les intellectuels. Il faudrait distinguer de façon plus fine cet ensemble, en particulier les membres de la haute intelligentsia et tous ceux qui exercent une profession intellectuelle, à commencer par les enseignants. Je m’attardera ici sur la première. Mais à condition, là encore, d’opérer une autre différenciation. On peut, par souci de clarté, distinguer les intellectuels qui ne furent pas membres de partis Trotskistes mais qui ont marqué de l’estime pour Trotski, des militants stricto sensu. Les premiers sont nombreux et venus d’horizons très variés : à titre d’exemple, André Breton, André Malraux, Simone Weil, et même André Mauriac. Sur eux, la personnalité de Trotski exerce une irrésistible fascination. Voilà un intellectuel en politique, un théoricien qui agit, une personnalité ouverte en matière culturelle (cf. Le manifeste pour un art révolutionnaire et indépendant de Diego Rivera et d’André Breton, du 25 juillet 1938) et, aussi, un homme qui semble si humain du fait de sa tragédie personnelle, l’errance, l’exil, les morts dans sa famille, première femme fusillée, fille suicidée, fils vraisemblablement assassiné, deux petits fils disparus dans la tourmente stalinienne, trois gendres liquidés, une petite fille déportée, plus les morts, les disparitions et les trahisons des amis, enfin son propre martyr qui permet d’occulter le sang qu’il a sur ses mains comme chef de l’Armée rouge. Il ne faut pas sous estimer l’effet qu’a eu le monument que le brillant écrivain qu’il est a édifié à sa propre gloire dans son autobiographie Ma vie, dont la lecture a impressionné parfois très loin de ses propres cercles. C’est ce que confie Mauriac, avec une pointe d’amusement, après l’avoir lue : " Il y a dans Trotski une évidente séduction. Et d’abord le lecteur bourgeois s’étonne toujours qu’un révolutionnaire garde quelque ressemblance avec le commun des mortels ", et plus loin, " Le Trotski vivant et agissant nous paraît moins inhumain que son sanglant adversaire ".

Quant aux intellectuels trotskistes à proprement parler, la liste est longue - Pierre Naville, Claude Lefort, Cornelius Castoriadis, Michel Crozier, David Rousset, Laurent Schwartz, Maurice Nadeau, Félix Guattari, etc.. Ils sont venus sans doute par conviction, esprit révolutionnaire et hostilité au stalinisme. Mais je voudrais ici souligner un aspect, à mon sens, non négligeable. Quel avantage présente le Trotskisme ultraminoritaire et souvent pourchassé pour des intellectuels ? J’avance l’idée qu’avec lui, ils pouvaient faire de la politique. Le PCF a sans conteste compté un nombre bien plus élevé d’intellectuels. Mais il les utilise pour leur prestige et leurs éventuelles capacités d’expertise : ils ne font guère de politique, les ouvriers du PCF s’en méfient trop. Faute d’ouvriers, les intellectuels Trotskistes sont maîtres chez eux. Davantage, possédant la science marxiste, ces nouveaux hommes de nouvelles Lumières parlent au nom de la classe ouvrière et prétendent, en bons léninistes, être en mesure de lui apporter la conscience de classe de l’extérieur.

Enfin, qu’ils soient intellectuels organisés dans les partis Trotskistes ou simples sympathisants du Trotskisme, les intellectuels peuvent adhérer complètement à l’un des traits forts des analyses de Trotski : la condamnation de la médiocrité. C’est devenu l’un de ses leitmotivs à partir de 1925 : alors qu’aux lendemains du 14ème congrès du PC soviétique qui avait vu la montée en puissance de Staline tout le monde se demandait qu’est-ce qu’était Staline, Trotski répondit de manière définitive : " la plus éminente médiocrité de notre temps " oubliant ce qu’il disait auparavant de son rival, qualifié d’" un homme brave et un révolutionnaire sincère ". Il remettra sur le métier cette analyse à de très nombreuses reprises, avec cette autre formule qui sonne fort : " la contre révolution victorieuse peut avoir ses grands hommes, mais son premier degré, Thermidor, a besoin de médiocrités qui ne voient pas au-delà de leur nez ". La médiocrité a certainement eu un énorme impact explicatif sur les intellectuels et, plus généralement, sur l’historiographie savante du stalinisme. Elle permet de rendre compte des dérapages supposés d’une bonne et juste cause : ceux-ci ne sont point le produit des concepteurs de la Révolution, encore moins de la théorie qui a contribué à son déclenchement. Ils sont dus à la montée en puissance des médiocres, représentatifs des bas instincts du peuple. La médiocrité l’a emporté sur l’intelligence, le balourd a défait le génie, mais peu importe, la cause demeure fondée. Les intellectuels démontrent ainsi que l’amour qu’ils proclament pour le peuple masque un mépris assez profond à son égard.

Quoi qu’il en soit, on constate de ce fait que le Trotskisme joue une double fonction pour les intellectuels. Une fonction de socialisation politique primaire et fondamentale pour ceux qui s’engagent pour la première fois ; elle laisse d’ailleurs des traces profondes chez ceux qui sont passés par cette expérience : apprentissage d’une doctrine, conviction de la justesse de la cause communiste qui ne saurait être entachée par le stalinisme, qualité et vivacité des débats, opiniâtreté dans l’argumentation du fait du statut de minoritaire, apprentissage des méthodes d’organisation, sens de la manœuvre etc.. Mais l’autre fonction est celle de recyclage des intellectuels issus du parti communiste : le Trotskisme est un " sas de décompression " comme le dit joliment Alain Besançon qui a vécu ce passage, après la sortie de la contre-société communiste et avant le retour dans la société " normale ". Il n’en demeure pas moins que les Trotskistes, bien que groupusculaires la plupart du temps, ont fortement marqué de leur empreinte la France.

L’imprégnation Trotskiste sur la France

Un journaliste a parlé de " Trotskisme culturel ", qui, avec le péguysme, aurait contribué à consolider la démocratie française. Je lui laisse la responsabilité de ces propos. Mais, je crois plus intéressant de repérer l’ambivalence du Trotskisme qui joue en sa faveur et explique, pour une part, sa capacité de pénétration dans le domaine des idées, et parfois dans les réalités sociales. En effet, le Trotskisme joue sur deux tableaux : le tableau de la fidélité au léninisme, le tableau de la démocratie. Selon les moments, est mis en valeur l’un ou l’autre. Par exemple, des années trente aux années 90, c’est la fidélité au léninisme que, généralement, les Trotskistes soulignent. Et cela avec des effets dans les années de l’après 1968 où nombre de jeunes politisés se voulaient plus léninistes que Lénine. Mais il est indéniable que depuis 1989 et la chute des régimes communistes, le Trotskisme préfère construire sa propre légende dorée et s’ériger en vrai défenseur de la démocratie " ouvrière " certes, mais défenseur de la démocratie quand même. S’il le faut, on exhume les textes de Trotski, critique de Lénine jusqu’à la Première guerre mondiale sur sa conception du parti, le risque de dictature qui se profilait, la volonté de puissance de Lénine qu’il comparait déjà à Robespierre. Je ne résiste pas à citer l’une de ses sentences : " la pratique de la méfiance organisée exige une main de fer. Le système de la terreur est couronné par un Robespierre. Le camarade Lénine a passé mentalement en revue les membres du Parti, et en est arrivé à la conclusion que cette main de fer ne pouvait être que lui. Et il a eu raison ".

L’impact du Trotskisme me semble aussi redevable à la cohorte innombrable et sans limite des ex-Trotskistes à qui s’applique la célèbre formule de l’écrivain italien Ignazio Silone sur les ex-communistes qui forment un parti encore plus important que les communistes. Mais une différence essentielle existe entre les ex-communistes et les ex-Trotskistes. Comme le dit Krzysztof Pomian, " ces derniers n’ont aucun passif : le principe de réalité ne les a jamais affectés " ; ils n’ont cru qu’à des promesses. Or, on peut cesser de rêver, on peut renoncer à une promesse sans trop de heurts, d’autant que les organisations Trotskistes sont de petites sectes dont le pouvoir de nuisance s’avère limité hors de leurs rangs. En revanche, se détourner d’une utopie réalisée et rompre avec la puissante contre-société communiste représente, le plus souvent, un déchirement douloureux. Il en résulte souvent deux démarches successives divergentes : l’ex-communiste est souvent obligé d’opérer une rupture quasi existentielle qui l’amène parfois très loin de son point de départ. L’ex-Trotskiste peut rester fidèle et compréhensif car son éloignement résulte davantage d’un cheminement intellectuel et rationnel. Il signifie rarement une remise en cause existentielle. Par conséquent, les ex-Trotskistes sont nombreux à entretenir une relation d’empathie, de sympathie et de complaisance avec leurs anciens camarades, qui explique, pour partie, l’extraordinaire battage médiatique autour des Trotskistes auquel on assiste en France en ce moment, réalisé le plus souvent par des journalistes passés par cette expérience politique.

Enfin, le Trotskisme offre une posture dangereuse mais aussi avantageuse : avec lui, on peut être antibourgeois, antilibéral, antiréformiste, antisocialiste, antistalinien et antifasciste. Cette combinaison magique peut rassembler large comme on l’a vu ces derniers temps où les Trotskistes se sont présentés comme l’incarnation des plus nobles idéaux (égalité, justice sociale, solidarité, internatonalisme) et les défenseurs les plus intransigeants de l’Etat, des services publics, des corporatismes, du protectionnisme. Par là, j’en viens à ma conclusion.

Conclusion

Les Trotskistes n’ont guère d’avenir en politique malgré leurs performance actuelles : comme par le passé, ils se confronteront vraisemblablement à leurs divisions et à leurs faiblesses congénitales. Mais ils ont deux grandes réussites à leur actif. D’abord, ils ont construit une représentation positive de Trotski. Celle-ci a occulté le Trotski qui, avec Lénine s’empare du pouvoir par un coup de force, le Trotski qui, avec Lénine, ouvre les camps de concentration, le chef impitoyable de l’armée rouge instrument de l’établissement de la dictature bolchevique, le bourreau de Cronstadt en mars 1921 (un millier de prisonniers et de blessés fusillés sur place, plus de 2.000 condamnés à mort, plus de 6.400 à la prison et au camp dont seulement 150 étaient encore en vie un an plus tard), le responsable de la terreur rouge (c’est Trotski, commissaire du peuple à la guerre, qui, le 1er décembre 1917, proclame : " Dans moins d’un mois la terreur va prendre des formes très violentes, à l’instar de ce qui s’est passé lors de la Grande révolution française. Ce ne sera plus seulement la prison, mais la guillotine, cette remarquable invention de la Grande révolution française qui a pour avantage reconnu de raccourcir un homme d’une tête, qui sera prête pour nos ennemis "), le théoricien de la militarisation des syndicats et de l’économie, le défenseur de la Tchéka en 1918 alors que des voix, par exemple celle de Boukharine, s’élèvent dans le parti pour dénoncer ses agissements et ses excès, l’auteur de Terrorisme et communisme en 1920, réédité en France en 1936 sous le titre Défense du terrorisme , de Leur morale et la nôtre en 1939 où il condamne la morale bourgeoise, la morale éternelle, la morale idéaliste et justifie " l’amoralisme de Lénine " car une seule cause justifie tout, le Parti. Est moral, selon Trotski ce qui permet le développement de la lutte de classes, le renforcement du Parti, le déclenchement de la révolution, l’établissement du communisme.

L’autre succès tient à ce que le Trotskisme prolonge et entretient la passion communiste française, fondée elle-même sur une sorte de synthèse des passions, passion de l’égalité, passion de la révolution, passion de la régénération, passion de la puissance du politique, passion de l’Etat. Il exprime la quête inassouvie d’un changement absolu et radical, d’une croyance dans la pureté du communisme, qui peut, dans un pays déchristianisé, se substituer aux religions classiques. Sans doute aujourd’hui, l’idéologie communiste a-t-elle perdu de sa superbe ; il n’en reste que des résidus, des scories, des traces. Elle n’a plus le charme envoûtant de la symphonie, elle n’est qu’une rengaine qui continue cependant de siffler à nos oreilles. De ce fait, le Trotskisme actuel est le produit du refus français de dresser le bilan du communisme tout en confortant pleinement ce refus. Il contribue ainsi à la complaisance que manifeste la France envers le communisme. Il faut en revenir ici, pour un moment, à la théorie. La conception de l’Etat ouvrier dégénéré a dominé et continue d’être présente dans les interprétations historiographiques, et elle s’est imposée dans la conscience collective sous la forme suivante : l’URSS disposait de bases saines et ne présentait que quelques défauts qui auraient pu être corrigés plutôt que de mettre à bas tout l’édifice. Ce faisant, le Trotskisme porte une responsabilité essentielle : il empêche de saisir la dimension totalitaire du communisme. En ce sens, le Trotskisme est une formidable entreprise de préservation du communisme.

Pourtant en rester là serait erroné. Les dernières pages de Trotski contiennent des bribes d’une analyse qui contredit et dépasse sa propre théorie puisqu’il en vient à utiliser l’adjectif de totalitaire à propos de l’URSS et à s’interroger sur le fait de savoir si celle-ci ne donnera pas naissance à une classe exploiteuse. Il consacre une partie du temps qui lui reste à vivre, sans savoir que le terme approche, à rédiger un livre sur Staline, hommage du vaincu au vainqueur, un vainqueur qui au même moment arme le bras du tueur. Et voilà qu’au fond de la nuit dans le siècle, alors que la deuxième guerre mondiale commence, voilà qu’il écrit ses quelques phrases qui feront office de conclusion de son Staline que Ramon Mercader, son assassin, lui a empêché d’achever : " L’Etat c’est moi ! est presque une formule libérale en comparaison avec les réalités du régime totalitaire. Louis XIV ne s’identifiait qu’avec l’Etat. Les Papes de Rome s’identifiaient à la fois avec l’Etat et avec l’Eglise -mais seulement durant les époques du pouvoir temporel. L’Etat totalitaire va bien au-delà du césaro-papisme, car il embrasse toute l’économie du pays. A la différence du Roi-Soleil, Staline peut dire à bon droit : la Société c’est moi ". Formidable intuition de Trotski que la mort lui a interdit d’approfondir, qu’occultèrent et qu’occultent toujours les Trotskistes, mais qui permit à des Trotskistes, en particulier Claude Lefort, de penser le totalitarisme, cette réalité fondamentale du siècle écoulé. Mais à une condition toutefois et de taille : sortir du trotskisme, rompre avec le communisme.






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