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L’Europe et Dieu

par Jean Boissonnat
Communication du journaliste Jean Boissonnat présentée en séance publique devant l’Académie des sciences morales et politiques le lundi 5 juillet 2004.


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Référence : es050
Adresse directe du fichier MP3 : http://www.canalacademie.com/emissions/es050.mp3
Adresse de cet article : http://www.canalacademie.com/ida122-L-Europe-et-Dieu.html
Date de mise en ligne : 1er janvier 2005

Chaque année, sous l’impulsion de son Président, élu pour un an, l’Académie retient un thème de réflexion, développé au cours de ses séances publiques du lundi. En 2004, le thème retenu était celui de L’Europe. Canal Académie vous propose d’écouter le point de vue du journaliste Jean Boissonnat sur L’Europe et Dieu.

Selon Jean Boissonnat, il est dans la vocation du christianisme de se "déseuropéaniser" s’il veut offrir un visage accueillant aux masses asiatiques qui ne le connaissent pas mais qui vont le rencontrer à l’occasion du phénomène de la mondialisation. Dieu a fait l’Europe ; si l’Europe s’en défait d’une certaine manière, c’est aussi pour l’offrir aux autres. Si elle n’est plus institutionnellement chrétienne, elle peut l’être davantage spirituellement.

Jean Boissonnat émet l’hypothèse que la mondialisation peut être la deuxième chance du christianisme, dont l’Empire romain a été une première chance. A la mondialisation, le Dieu des chrétiens apporte sa vocation universelle, le respect de la vie, la primauté de la personne (y compris de la femme), la priorité aux pauvres, la distinction du politique et du religieux, la tempérance face à la richesse, au pouvoir et à la sexualité. Chaque chrétien est comptable de cette mission.

Dieu et l’Europe
Dieu et l’Europe
Un ouvrage de Jean Boissonnat

Voici le texte intégral de la communication de Jean Boissonnat :

Si vous avez demandé à un journaliste, et non pas à un philosophe, à un théologien, ou à un historien, de vous parler d’un sujet aussi intimidant que « L’Europe et Dieu », c’est que vous attendez ici un témoignage, un reflet des opinions et non pas un propos d’érudit. Je sollicite donc toute l’indulgence d’une assemblée où je reconnais plusieurs de mes maîtres. Qu’ils tolèrent quelques affirmations trop abruptes, voire des démonstrations peut-être approximatives.

Mon propos tient en deux phrases : Dieu a fait l’Europe ; l’Europe a défait Dieu. J’entends « Dieu », ici, comme un terme générique qui englobe le religieux et ses institutions, les Eglises.

DIEU A FAIT L’EUROPE.

Dieu en Europe, c’est le christianisme. Une religion née aux confins de l’Europe et de l’Asie, dérivée de la foi d’un peuple - le peuple juif - dans la parole d’un Dieu unique. Cette « secte » chrétienne n’était pas bien vue des Romains, en ce qu’elle compliquait la gestion des rapports avec les Juifs auxquels l’Empire reconnaissait des droits, comme à une minorité pouvant légitimement honorer ses pères. Conscients des soupçons dont ils pouvaient être l’objet, les chrétiens protestaient de leur soumission au pouvoir de Rome. Jésus n’avait-il pas refusé de prendre la tête de la résistance aux Romains ? Paul avait-il caché la légitimité du pouvoir en place ? Mais les chrétiens se distinguaient tout de même par des comportements difficiles à admettre par les autorités de l’époque : le refus du culte des idoles, des sacrifices sanglants, des jeux du cirque ; leur répugnance à porter les armes et leur tempérance. Ce qui fait dire à Edward Gibbon dans son livre sur « Le déclin et la chute de l’Empire romain » de la fin du XVIIIe siècle : « Les chrétiens ne fuyaient pas moins les affaires et les plaisirs du monde...En inculquant des maximes d’obéissance passive, ils refusaient de prendre part à l’administration civile ou à la défense militaire de l’Empire...Cette indifférence indolente ou même criminelle pour le bien public les exposait au mépris et aux reproches des païens. On demandait aux partisans de la nouvelle secte quel serait le destin de l’Empire, assailli par les Barbares, si tous les sujets adoptaient des sentiments aussi pusillanimes. »

En somme le christianisme ne serait pas pour rien dans la chute de l’Empire. Alors que celui-ci en faisait au IVe siècle une religion d’Etat (édit de Constantin, officialisation par Théodose Ier).Au Ve siècle, c’est la chute de Rome puis l’effondrement de l’Empire romain d’Occident. Sans état d’âme, l’Eglise passe aux Barbares : à la fin du Ve siècle c’est le baptême de Clovis et à travers lui, la christianisation du peuple franc.

Le christianisme a donc pleinement profité de l’Empire pour se diffuser sur un territoire qui englobait l’Europe géographique, le Proche-Orient et l’Afrique du Nord, en même temps qu’il sapait les fondements de la puissance impériale. Mais l’effondrement de celle-ci l’investit d’une tâche de suppléance qui n’était nullement dans sa vocation : exercer directement ou indirectement le pouvoir pour sauvegarder les liens sociaux sans lesquels l’espèce humaine retourne à la sauvagerie originelle et hors desquels la diffusion du message évangélique ne s’opère plus. Charlemagne, premier « père de l’Europe » est couronné Empereur à Rome en l’an 800. C’est le début d’un long concubinage conflictuel entre le pouvoir religieux et le pouvoir politique. Dans le même temps le territoire de cet « empire chrétien » est amputé à l’Est et au Sud par l’arrivée de l’Islam, et ramené de ce fait à l’intérieur de l’Europe géographique. Au Xe siècle, le Saint-Empire romain germanique (qui n’a jamais été vraiment un "empire") fait son apparition officielle, conforté autour de l’an mil par la complicité intellectuelle entre notre cher Gerbert d’Aurillac, devenu le Pape Sylvestre II, et le jeune et brillant Otton III. Entre Charlemagne et Otton, entre Aix-la-Chapelle et Rome, la Chrétienté est née. Elle durera mille ans.

Ses limites géographiques seront définies, comme malgré elle, d’abord par la division de l’ancien Empire romain (Occident et Orient) ; puis par la rupture consécutive, au sein de l’Eglise, entre Rome et Constantinople (avec des épisodes tragiques comme le sac de Constantinople par les Croisés en 1204, dont nos frères orthodoxes n’ont pas fini d’entretenir le remords chez les catholiques) et naturellement par la pression islamique, arabe au Sud et turque à l’Est. Constantinople tombe en 1453. Vienne est encore assiégée par les troupes ottomanes à la fin du XVIIe siècle.

Voilà la Chrétienté ramenée à la dimension de l’Europe alors que sa vocation est universelle. Telle est l’Europe chrétienne saluée par des auteurs aussi peu suspects que Voltaire et Rousseau. Diderot et d’Alembert écrivent dans leur Encyclopédie à l’article "Europe" : « Il importe peu que l’Europe soit la plus petite des quatre parties du monde par l’étendue de son territoire, puisqu’elle est la plus considérable de toutes par son commerce, par sa navigation, par la fertilité, par les lumières et l’industrie de ses peuples, par la connaissance des Arts, des Sciences, des Métiers, et ce qui est le plus important, par le Christianisme, dont la morale bienfaisante ne tend qu’au bonheur de la société. »

Qu’est-ce que le christianisme occidental a apporté à ce territoire exigu où les peuples venus du fond des terres asiatiques et du fond des âges historiques se sont entassés ? L’individualité, l’universalité, la compétitivité. Cela fait beaucoup.

Le christianisme est une religion de la personne et non pas d’un peuple (comme le peuple juif), ni d’une nation (comme la nation arabe). Chaque être humain est unique. Dieu lui parle à lui personnellement. Il lui a envoyé son fils, Jésus, qui lui-même s’est fait homme. Certes l’homme est pécheur, mais il doit avouer ses péchés, s’en repentir et les surmonter. Au contact de cette réalité douloureuse, l’Eglise définit le purgatoire comme pour convaincre chaque individu que rien n’est jamais perdu. Le jugement personnel précédera le jugement dernier. Ce qui ne manque pas de dynamiser chacun.

Le christianisme est une religion de l’universel. Pas question de garder pour soi, tout seul, le message reçu. Il faut le proclamer. Le diffuser. Extraordinaire moteur pour les conquêtes où se mêlent, comme toujours dans les comportements humains, le spirituel, le matériel et le politique. Augustin, qui s’y connaissait en passions, recommandait de ruser avec elles pour mieux les maîtriser : ce fut le mariage pour la passion du sexe ; l’Etat pour la passion du pouvoir ; la redistribution pour la passion de l’argent.

Malgré son concubinage avec le pouvoir politique, l’Eglise n’a jamais aboli la distinction entre le politique et le religieux. Ce qui devait plus tard - fût-ce contre le gré de l’Eglise- ouvrir la voie à la démocratie. De même, son attachement aux rites ne l’a jamais détourné de la distinction entre la lettre et l’esprit avec, en dernière analyse, une préférence pour celui-ci. Si l’économie moderne est née en Europe, ce n’est pas parce que l’Europe avait découvert les techniques avant les autres ; la Chine avait tout inventé ; ni parce que les Européens étaient plus intelligents ; les Arabes avaient tout compris. Mais parce que la religion des Européens dégageait plus d’espace pour les initiatives individuelles.

Toutefois cette Europe née de Dieu, allait retourner ce qu’elle en avait hérité contre lui.

L’EUROPE A DEFAIT DIEU

Dans cette Europe qu’il construisait, Dieu a vu fleurir d’innombrables portraits de lui-même. On l’a représenté comme un César qui n’avait dépouillé l’autre César que pour revêtir lui-même la pourpre impériale dont son vicaire sur la Terre, le Pape, s’octroyait toutes les prérogatives. Il se dotait d’une puissante administration, entretenait une coûteuse diplomatie, armait des troupes, levait l’impôt, rendait la justice.

Du coup l’Empereur ; le vrai, s’inquiète. Il pèse lourdement dans la désignation de ce concurrent dangereux. D’ailleurs il ne se prive pas d’intervenir dans la définition des dogmes, dans le choix des évêques et dans la répartition des bénéfices ecclésiastiques. Le Pape réagit en battant monnaie, allant jusqu’à accorder des "indulgences" pour payer sa propre basilique, Saint-Pierre de Rome. Devant ces prêtres qui vivent comme des princes, ces pardons qui s’achètent, cette morale si peu morale, le bon peuple s’y perd et les grands esprits s’indignent.

Aux marches du pseudo Empire, des Rois voient bien les bénéfices qu’ils peuvent tirer de cette concurrence institutionnelle entre le Pape et l’Empereur. C’est le cas, en particulier, pour les monarchies française et anglaise, par ailleurs souvent opposées l’une à l’autre. Les Anglais iront jusqu’à nationaliser leur christianisme sous le nom d’Eglise anglicane. Les Français se contenteront d’un gallicanisme moins institutionnel mais non moins ombrageux.

On va voir se construire, dans l’espace entre le César de Rome et celui de l’Empire, un formidable pouvoir, celui de la nation. Lequel allait peu à peu s’approprier l’essentiel de la puissance politique. Ces monarchies nationales se veulent, naturellement, investies de la légitimité divine. Mais dès lors que chacune revendique Dieu pour justifier ses intérêts particuliers et ses appétits de puissance, ce Dieu unique se démultiplie et cesse d’être ce qu’on dit de lui. Le voilà qui se dissout dans la confrontation des intérêts nationaux. Chacun peut proclamer "Dieu avec nous".

La "robe sans couture" ne résiste pas à ces déchirements. L’Eglise se divise. La Réforme naît de toutes ces contradictions au risque de les aggraver. Une Eglise divisée fait souffrir son Dieu unique. Elle participe donc à son affaiblissement. D’autant que les joutes ne sont pas seulement oratoires, elles se traduisent sur le terrain par des combats qui ensanglantent les peuples. Durant ce millénaire de la Chrétienté, la plupart des guerres auront été religieuses. Terrible contradiction pour une religion qui se veut celle de la paix et du respect de la vie.

L’Europe n’affaiblit pas seulement Dieu dans ses institutions. Elle le conteste dans sa nature en soulignant des contradictions entre la raison et la foi. Là encore c’est le christianisme qui a ouvert la brèche : puisque l’homme contribue à la création, puisque chacun a son identité irréductible, puisque sa pensée est un reflet de celle du Père, au nom de quoi va-t-on le brider dans ses recherches et dans ses inventions ? Et voilà que la raison débouche sur la science laquelle contredit les enseignements traditionnels de l’Eglise qui prétend parler au nom de Dieu. Luther a beau proclamer que Copernic est un "âne", l’Eglise catholique a beau condamner Galilée, finalement il est bien vrai que la Terre n’est pas le centre d’un monde où les autres objets de l’espace font la ronde autour d’elle.

Deux siècles plus tard, c’est l’origine de l’homme elle-même, qui est bousculée par les théories de l’évolution. Depuis trois millions d’années nous progressons vers notre humanité qui a pris sa forme actuelle depuis quarante ou cinquante mille ans ; cela fait 80 à 90 milliards d’êtres humains dont la moitié a vécu depuis la naissance de Jésus de Nazareth. On comprend mieux alors la réplique du marquis de Laplace à Napoléon : « Dieu ? Je n’ai pas besoin de cette hypothèse ». Dieu, qui a fait l’Europe, s’entend dire chez lui qu’il est une hypothèse inutile. Nietzsche n’a plus qu’à conclure : « Dieu est mort ».

Les élites européennes ne sont pas seules à faire souffrir Dieu. Les peuples s’y mettent eux aussi. Ils trouvent d’ailleurs dans le message évangélique des matériaux pour leur propre rébellion. Puisque César n’est pas Dieu, on peut le bousculer. Puisque chaque homme en vaut un autre, chacun peut prétendre participer à la définition de son destin. Voilà les Rois "très chrétiens " chahutés sur leur trône et bientôt renversés. Certes la démocratie n’est pas apparue partout en contradiction avec la religion. L’Amérique, nous dit Tocqueville, a réussi à "combiner merveilleusement l’esprit de religion et l’esprit de liberté".

Il n’empêche qu’en Europe, Dieu est bousculé de tous côtés : par les jeux de pouvoirs, par l’éclatement de sa propre Eglise, par la contestation scientifique, par les élites qui récusent son savoir et par les peuples qui rejettent son pouvoir. Et il est emporté comme une digue inutile par les flots du développement matériel. L’économie moderne ouvre les portes de l’enrichissement à tous les continents et à tous les hommes, même s’ils ne sont encore qu’un sur cinq à y avoir accès. Le matérialisme ne nie pas le spiritualisme ; simplement il s’en passe. Or l’Europe a été la plateforme de départ de cette extraordinaire aventure. Précisément parce qu’elle a bénéficié d’un climat religieux qui n’entravait pas l’initiative individuelle alors que la Chine, mieux dotée techniquement, s’enfermait dans des entraves administratives, et que l’Islam, plus en avance scientifiquement, s’immobilisait dans ses rites. A l’Est, trop d’Etat ; au Sud, trop de religion.

Chez nous, en Europe, une compétition permanente entre individus et entre nations. L’Eglise y contribue en convertissant le travail humain, de punition céleste en coopération à l’œuvre du créateur. En faisant sonner ses cloches pour découper le temps, ce qui nous apprendra à le mesurer et à le comparer au travail accompli, c’est-à-dire à la découverte de la productivité, clé de la nouvelle économie de développement par opposition à l’ancienne économie de subsistance. Mais le marché et le profit n’engendrent pas spontanément la justice sociale. Alors se lève la contestation du système, les prolétaires contre les bourgeois, le socialisme contre le capitalisme. Au passage la religion est dénoncée comme "l’opium du peuple".

Si le travail n’est plus une punition, si l’enrichissement n’est plus honteux, si l’acte sexuel n’est plus seulement un moyen de procréation, alors que devient le péché ? Où est-il ? Quel est-il ? L’Europe secoue cet ultime moyen de pression que Dieu semblait brandir sur nos têtes.

Certes nous voyons bien que ce n’est pas Dieu directement qui a fait l’Europe c’est la Chrétienté. Mais voilà que l’Europe a dissout la Chrétienté, ce qui ne peut pas être indifférent à l’avenir de Dieu sur notre continent. Lors du Concile Vatican II, l’archevêque de Cracovie se lève pour constater : " C’est la fin de l’ère constantinienne caractérisée par l’entente stricte entre l’Eglise et l’Etat, illustrée au plus haut point par la naissance du Saint-Empire romain ". Quinze ans plus tard il sera Pape sous le nom de Jean-Paul II.

AUJOURD’HUI

Le christianisme a donc cessé d’être un cadre pour les Européens : un ensemble de règles, d’institutions, de valeurs enseignées obligatoirement à tous. Mais si ce n’est plus un cadre, cela reste une source. Comment la repérer, s’y abreuver pour ceux qui le souhaitent, la répandre partout, en Europe et hors d’Europe ? A cette interrogation du chrétien s’ajoute la préoccupation du politique qui se souvient de cette phrase de Tocqueville : « Si l’homme a perdu la foi, qu’il serve ; et s’il est libre qu’il croie ». Car le fait religieux peut aussi être considéré comme un régulateur de la vie démocratique à laquelle il offre des repères et des réflexes. « Si Dieu est mort, a écrit Dostoïevski, tout est permis ».

Selon les annuaires statistiques, il y aurait deux milliards de chrétiens (dont plus d’un milliard de catholiques) dans le monde, 1,2 milliard de musulmans, autant d’hindouïstes et de bouddhistes additionnés...Sur un siècle le nombre de chrétiens aurait quadruplé (autant que la population mondiale) et celui des musulmans sextuplé. Mais la répartition géographique des chrétiens a beaucoup changé : la majorité des catholiques, par exemple, est passée de l’Europe aux Amériques. En Europe, les statistiques annoncent 80 % de chrétiens et moins de 5 % de musulmans.

Si l’on creuse un peu plus profond que des statistiques, les sondages nous donnent une image plus nuancée du phénomène religieux en Europe. La régression des croyances religieuses est spectaculaire depuis quarante ans, c’est-à-dire depuis les spasmes sociaux des années soixante. On estime à 25 % la pratique religieuse (au moins une fois par mois) en Europe occidentale avec des plus bas (moins de 10 %) en France et en Suède. Plus globalement, l’appartenance à une religion a régressé en 20 ans de 85 à 75 %, avec des plus bas pour la France (57 %) et pour les Pays-Bas (46 %). Toutefois les dernières enquêtes semblent indiquer que la régression s’essouffle, notamment chez les jeunes et dans les pays d’Europe centrale et orientale où, il est vrai, le cadre politique autorise désormais le fait religieux. A l’Ouest, le religieux chrétien profite peut-être de l’effondrement des religions séculières (nationalisme et communisme), de la recherche d’une identité face à la menace réelle ou supposée de l’Islam, et du désir d’explorer toutes les "drogues douces" pour soigner ses états d’âme.

Pour autant la crise des vocations religieuses ne faiblit pas en Europe occidentale alors que dans le reste du monde on observe un phénomène inverse : depuis le début du Pontificat de Jean-Paul II, le nombre de séminaristes y a presque doublé. En France, étant donné l’âge moyen des prêtres aujourd’hui, on peut prévoir que le nombre de prêtres va diminuer des deux tiers dans les dix ans qui viennent. Ce qui constituera un choc sociologique majeur.

Nous retrouvons là une question centrale : comment faire pour que le fait religieux qui a si puissamment contribué à la modernisation de la société ne succombe à sa réalisation ? Permettez-moi, ici, un détour personnel. Trois de mes maîtres ont façonné ma vision des choses sur ces sujets. Emmanuel Mounier m’a expliqué que la fin de la chrétienté était sans doute le début d’un christianisme plus fidèle à l’enseignement de Jésus. Henri de Lubac m’a montré les aspects sociaux du dogme chrétien qui ne peut pas être une simple religion de la consolation individuelle si elle veut être fidèle à sa vocation historique. Pierre Teilhard de Chardin m’a convaincu que l’humanité était la conscience de l’évolution du monde et que la création se poursuivait sous nos yeux et, pour une part, de nos mains.

A partir de là, je vois l’Europe qui se construit dans un monde qui se globalise. J’en vois toutes les difficultés, toutes les déceptions, mais aussi toutes les promesses. Qui aurait pensé, voilà seulement vingt ans, que l’Europe se doterait d’une monnaie et d’un Traité constitutionnel ? C’est-à-dire qu’elle jetterait les bases d’un nouvel Etat, sans aucun précédent dans l’histoire. J’avoue ne pas pouvoir me passionner sur la question de savoir si l’on a eu raison, ou non, dans le préambule de ce Traité, d’évoquer seulement "les héritages culturels, religieux et humanistes de l’Europe" sans référence explicite au christianisme. L’essentiel, me semble-t-il, dans un texte de cette nature, est de reconnaître le rôle des religions dans le dialogue institutionnel, dans le respect des traditions nationales. La religion n’est nullement cantonnée dans la sphère privée et c’est l’essentiel à mes yeux.

Deuxième sujet de controverses, les frontières de l’Europe. Il faut bien comprendre que la construction européenne vient de changer d’âge avec l’élargissement à vingt-cinq pays membres ( a-t-on remarqué que la majorité des membres n’appartient pas à la zone euro ?). C’est une autre étape qui commence, très différente de la précédente. Nous n’échapperons pas à de nouvelles candidatures : la Turquie, les Etats balkaniques, et l’Ukraine. Il faut les accueillir avec un a priori favorable. Je comprends les objections que l’on peut faire. Il faudra prévoir les délais nécessaires. Mais il faut avoir le désir d’aboutir. Faute de quoi les Balkans ne seront jamais pacifiés, l’Ukraine n’affirmera pas son identité face à la Russie et la Turquie ne fera pas entrer l’Islam dans le monde moderne, avec le respect de sa singularité culturelle, comme a su le faire le Japon et comme sont en train de le faire la Chine et l’Inde. L’Europe a une mission qui la dépasse. Elle est un laboratoire de paix et de développement pour le reste du monde.

L’Europe doit beaucoup au christianisme : son identité originelle, les artisans de son Union (je tiens à citer ici le nom de Robert Schuman qui m’a paru oublié lors des célébrations récentes de la réconciliation franco-allemande), sa capacité à surmonter l’hypernationalisme qu’elle avait elle-même inventé. Aujourd’hui l’Europe peut payer une partie de ses dettes à Dieu. Notamment en offrant un cadre nouveau à l’oecuménisme. En particulier à la réconciliation entre orthodoxes et catholiques après les progrès réalisés avec les Eglises réformées. Je rêve d’une sorte de confédération des Eglises chrétiennes dans laquelle se retrouveraient tous les disciples de Jésus, dans le respect de leurs traditions et de leurs institutions.

Il est dans la vocation du christianisme de se "déseuropéaniser" s’il veut offrir un visage accueillant aux masses asiatiques qui ne le connaissent pas mais qui vont le rencontrer à l’occasion du phénomène de la mondialisation. Dieu a fait l’Europe ; si l’Europe s’en défait d’une certaine manière, c’est aussi pour l’offrir aux autres. Si elle n’est plus institutionnellement chrétienne, elle peut l’être davantage spirituellement.

J’émets l’hypothèse que la mondialisation peut être la deuxième chance du christianisme, dont l’Empire romain a été une première chance. Une chance pleine de périls, naturellement. N’est-ce pas Ernest Renan qui écrivait à propos de la reconnaissance, par l’Empire, du christianisme comme religion officielle, que « L’Eglise allait périr de son triomphe » ? Elle n’a pas péri mais elle a souffert.

A la mondialisation, le Dieu des chrétiens apporte sa vocation universelle, le respect de la vie, la primauté de la personne (y compris de la femme), la priorité aux pauvres, la distinction du politique et du religieux, la tempérance face à la richesse, au pouvoir et à la sexualité. Chaque chrétien est comptable de cette mission. J’aime citer le Pasteur Bonhoeffer exécuté par les SS pour avoir comploté contre Hitler : « Devant Dieu, soyez comme étant sans dieux, libre, adulte et responsable. »

A propos de Jean Boissonnat

Sa carrière

- Chef du service économique et social du journal la Croix (1954-67)
- Rédacteur en chef (1967-86)
- Directeur de la rédaction (1986-94) de l’Expansion (bimensuel de la vie économique) et du quotidien la Tribune de l’Expansion (1987-92)
- Directeur délégué de l’hebdomadaire la Lettre de l’Expansion et du mensuel l’Entreprise, Vice-président (1970)
- Directeur des rédactions (1986)
- Directeur général des rédactions (1988-94) du groupe Expansion, Membre du comité de direction du groupe Expansion (1991-94)
- Editorialiste à Europe 1 (1974-87 et 1992-94)
- Président de l’Association des journalistes économiques et financiers (1966-68)
- Maître de conférences (1960) puis Professeur (1966-71) à l’Institut d’études politiques de Paris (IEP),
- Membre du conseil d’administration (1980-85)
- Membre du conseil de surveillance (1985-94) de Bayard-presse
- Membre du conseil d’administration de Ouest-France (1981-94 et depuis 1998)
- Membre de la Commission des comptes de la nation au ministère des Finances (1980-99)
- Président du Comité de sélection des projets d’émissions télévisées pour la chaîne de l’emploi et de la formation (1993-94)
- Membre du Conseil de la politique monétaire de la Banque de France (1994-97)
- Editorialiste dans plusieurs quotidiens : la Croix, Ouest-France, l’Est-Républicain, le Midi-Libre, Président des Semaines sociales de France (1995-2001)
- Cogérant de la Société d’investissements et de participation (depuis 1998)
- Président du jury du concours d’entrée à l’Ecole nationale d’administration (Ena) (2000).

Ses œuvres

- La Politique des revenus (1966)
- Journal de crise 1973-1984 (1984, prix Zerilli-Marimo (1985)
- Crise Krach Boom (en coll., 1988),
- Rendez-vous avec l’Histoire (1995)
- Le Travail dans vingt ans (en coll., 1995)
- La Révolution de 1999 (1998, Prix 1999 du meilleur livre d’économie financière)
- L’Aventure du christianisme social (1999)
- La Fin du chômage ? (2000)
- L’Evêque et l’économiste (en coll., 2001)
- Europe : année zéro (2001, prix Le Dissez de Penanrun 2002 de l’Académie des sciences morales et politiques)
- Notre foi dans ce siècle (en coll., 2002)
- Plaidoyer pour une France qui doute (2004),
- Dieu et l’Europe [1] (2005).

[1] Présentation de l’éditeur :
L’Europe n’est pas seulement une addition de nations, encore moins une entité singulière. On pourrait même dire qu’elle est depuis toujours en quête de son identité, et que dans les recherches de ses fondements, la religion tient une place éminente. C’est le destin de cette foi que le présent essai retrace. D’une certaine manière, Dieu a fait l’Europe, car le premier nom de celle-ci a été chrétienté. Cette dernière a donné au continent ses valeurs fondatrices et ses premières institutions. Elle l’a mobilisé contre des ennemis communs, de l’Islam au communisme.
Puis, peu à peu, l’Europe a retourné ces mêmes valeurs contre ceux qui prétendaient parler au nom de Dieu. Elle a "défait Dieu", à travers les conquêtes de la raison, les progrès de la science, et l’émancipation des peuples. A l’intérieur de ces pays en effervescence, la religion elle-même s’est déchirée entre catholiques, orthodoxes et protestants, contribuant à la constitution de nations et à l’effacement des structures impériales. Aujourd’hui, l’Europe tente de se construire une unité institutionnelle au milieu d’un monde qui se globalise comme jamais. Elle retrouve ses racines chrétiennes, mais dans une société où la religion a cessé de définir les cadres et les valeurs de la vie collective. Dieu ne lui appartient plus, son universalité le pousse ailleurs. C’est en méditant sur cette extraordinaire aventure que Jean Boissonnat s’interroge à la fois sur les nouvelles missions de l’Europe et sur la place de Dieu dans le monde d’aujourd’hui.






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