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Louis XIV, Louis XV et Louis XVI : parallèle des trois rois Bourbon et la mer

Par André Zysberg, professeur à l’université de Caen
Quelle fut la politique navale des trois rois bourbon, Louis XIV, Louis XV et Louis XVI ? Une communication d’André Zysberg, professeur à l’université de Caen, prononcée en séance publique devant l’Académie des sciences morales et politiques le lundi 16 juin 2003.


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Référence : es009
Adresse directe du fichier MP3 : http://www.canalacademie.com/emissions/es009.mp3
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Date de mise en ligne : 1er janvier 2005

Voici le texte intégral de la communication d’André Zysberg :

Je voudrais m’exprimer au sujet de la politique navale de trois souverains français, Louis XIV, Louis XV et Louis XVI, en comparant les rapports que ces trois rois de la maison de Bourbon ont eu avec la mer, entendons par là les espaces maritimes et le littoral dans toutes ses dimensions.

La première question que l’on peut se poser est : quand et combien de fois ces trois rois ont-ils vu la mer ?
Louis XIV a vu la mer pour la première fois en 1647 à Dieppe, en compagnie d’Anne d’Autriche et de Mazarin. A cette occasion, le jeune roi (il a presque neuf ans) monte sur un vaisseau de guerre, le Jupiter, commandé par un très grand marin, Abraham Duquesne, qui a servi le roi de France, mais aussi le roi de Suède. Louis XIV profite de sa présence à bord pour remettre à Abraham Duquesne ses provisions de chef d’escadre. Louis XIV voit encore la mer en 1650, à Bordeaux, alors que la France est secouée par les troubles de la Fronde. Après avoir quitté (presque fui) la Cour avec Anne d’Autriche, il retrouve encore Duquesne, resté fidèle, alors que d’autre chefs militaires ont fait défection. Il s’agit cette fois de faire une démonstration de force vis à vis des Bordelais, en faisant évoluer une petite escadre dans ce qu’on appelait la Mer de Gironde. En juin 1658, après la bataille des Dunes, remportée contre les Espagnols, Louis XIV est à Dunkerque. Cette cité portuaire est enlevée par Turenne, mais livrée à l’Angleterre peu après, selon le marché conclu entre Mazarin et Cromwell. En 1660, Louis XIV se trouve à Marseille, qui s’était soulevée contre l’autorité royale pour défendre ses libertés et privilèges. Il pénètre dans cette ville avec les troupes de la maison du Roi, par une brèche pratiquée dans les remparts, comme on force l’entrée dans une ville assiégée. Quelques années plus tard, la ville soumise et pardonnée redevient le port d’attache des galères de France et reçoit le monopole du commerce avec les Echelles du Levant. L’année suivante, Louis XIV est à Nantes, d’où il ordonne l’arrestation de Nicolas Fouquet. Puis en 1662, il revient à Dunkerque où il préside à l’achat de la cité corsaire au roi d’Angleterre Charles II pour 4,5 millions de livres tournoi. Le port flamand a vu trois fois le Roi-Soleil, puisqu’en 1680 Louis XIV, de passage à Dunkerque, monte sur un vaisseau de guerre en compagnie de Jean Bart. Louis XV n’a aperçu la mer qu’une fois dans sa vie. C’était en 1749, au Havre. Le Bien Aimé avait 39 ans. Il a visité le port du Havre en compagnie de Madame de Pompadour et du duc de Penthièvre, amiral de France. Il n’est pas monté sur la dunette d’un vaisseau de guerre, mais s’est contenté de présider au lancement de trois vaisseaux marchands.

Louis XVI a connu le littoral et la mer lors d’un voyage en Normandie, du 21 au 29 juin 1786, qui le conduit jusqu’à Cherbourg, puis le ramène à Versailles en passant par Honfleur, le Havre et Rouen. Bref et unique périple, mais moment important, puisque la visite du roi à Cherbourg marque le lancement des travaux spectaculaires visant à transformer le modeste port de pêche et de cabotage de la tête du Cotentin en un port de guerre, notamment au moyen de la construction d’une digue monumentale protégeant l’entrée de la grande rade. Louis XVI, heureux et fier d’être au milieu des marins de la Royale, distribue des récompenses et des promotions aux plus valeureux des officiers de la guerre d’Amérique. Il s’embarque sur un vaisseau de 74 canons nommé le Patriote, où il prend son repas avec l’état-major. Comme un plat semble être délaissé à la table du commandant, Louis XVI demande ce que c’est et on lui répond qu’il s’agit d’un pâté de morue. Le roi sen fait servir, l’apprécie et dit : "Je le préfère à tous ceux de Versailles".

LOUIS XIV

Louis XIV
Louis XIV

Il ne faut pas être grand clerc pour s’apercevoir que Louis XIV fut parmi ces trois rois Bourbon celui qui séjourna le plus fréquemment dans un port. Ce fut aussi le seul souverain à avoir connu dans sa jeunesse les quatre mers baignant le littoral français : la mer du Nord, la Manche, l’Atlantique et la Méditerranée. Par la suite Louis XIV s’est surtout intéressé à la mer moyennant le choix d’un ministre : Colbert. Connu surtout par son action fiscale, financière et économique, ce grand serviteur de l’Etat a été pendant presque vingt ans à la tête d’un véritable ministère de la Mer, comprenant la marine militaire, la marine marchande, les colonies et les tribunaux des amirautés. Colbert n’invente pas. En matière de politique navale, il s’inspire tout d’abord du programme de Richelieu : le roi doit être aussi puissant sur terre que sur mer et il doit posséder une flotte permanente. Il s’inspire aussi des dossiers de Fouquet, pour ce qui concerne le soutien à la grande pêche (Terre-Neuve) et au commerce maritime. L’action persévérante de Colbert permet de placer le commandement et l’administration de la marine de guerre sous l’autorité exclusive du roi, alors que la marine dite royale fut longtemps la chasse gardée des féodalités et des clientélismes. Colbert dispose aussi des crédits nécessaires pour développer les ports et arsenaux de Brest et de Toulon, créer un port de guerre à Rochefort, des ports de commerce à Lorient et Sète, construire l’arsenal des galères à Marseille. La flotte française se construit, en employant des maîtres constructeurs hollandais, suédois et anglais, puis en se dotant de ses propres charpentiers et ingénieurs afin de mettre en œuvre de nouveaux types de vaisseaux de guerre qui placent la France au premier plan des puissances maritimes. Il faut des équipages et des cadres pour cette flotte. Colbert met en place le système des classes, c’est-à-dire un véritable service militaire imposé à l’ensemble des gens de mer du royaume. Enfin, le ministre crée un corps d’officiers entretenus, c’est-à-dire soldés par le roi en temps de paix comme en temps de guerre, qui étaient issus de la bourgeoisie marchande des ports et aussi de la noblesse terrienne. Ces hommes furent parmi les gloires du règne, comme Duquesne, vainqueur de Ruyter à Agosta sur la côte de Sicile en 1676, et Tourville, victorieux à Béveziers en 1690 contre la flotte anglo-hollandaise. D’autres, moins connus, ne furent pas moins valeureux, comme François Panetier et Jean Gabaret. Il faut citer aussi les exploits réalisés par les corsaires, tels que le Flamand Jean Bart, le Provençal Forbin, le Breton Duguay-Trouin et le Gascon Ducasse.
Dès 1670, Colbert associa son fils Seignelay au ministère de la marine, qui montra des qualités d’organisateur remarquable, mais mourut en 1690. Après les Colbert, il y eut les Phélypeaux, de Pontchartrain. On a dit beaucoup de mal de cette dynastie ministérielle, alors que leur action fut souvent très bénéfique dans un contexte pénurie financière. Les Pontchartrain se sont toutefois différenciés des Colbert, lorsqu’ils prônent le développement de la guerre de course, moins coûteuse et parfois plus efficace que la guerre d’Escadre. Dans le domaine du commerce, alors que Colbert était un étatiste, qui voulait le contrôle du commerce et de l’industrie, notamment par le biais de grandes compagnies à monopole qui ont presque toute fait faillite. Au contraire, les Pontchartrain ont joué la carte des négociants des ports, qui entendaient développer librement leurs affaires... sous la protection de la marine royale. Le moment est favorable au début de la guerre de Succession d’Espagne, à partir des années 1700, lorsque le commerce français amorce une pénétration remarquable du marché de l’Amérique espagnole.

LOUIS XV

Louis XV
Louis XV

Il est faux de dire que Louis XV se moquait de la marine. Seulement, il n’avait aucune visée belliqueuse : son regard était celui d’un homme des Lumières, moins la philosophie des Lumières... Louis XV a étudié les sciences, pratiqué la géographie et la cartographie. Il s’est aussi intéressé aux choses de la mer sous l’angle de l’art. C’est Louis XV qui, en 1753, demande au peintre Vernet de réaliser la série des tableaux des ports de France. Dans cette commande, dont on conservé la trace écrite, Louis XV demandait que Vernet reproduise les modèles de bâtiments de commerce en usage à l’époque et qu’il montre à travers ses toiles les activités économiques des différents ports de France. Louis XV a été presque aussi bien servi que Louis XIV en matière de marine. Par exemple, le dernier des Pontchartrain, le comte de Maurepas, a dirigé la marine de 1723 à 1749 avec beaucoup de compétences. C’est pendant cette période que la France se dote enfin d’un appareil cartographique égal et supérieur même aux cartes anglaises et hollandaises. C’est aussi durant le règne de Louis XV que naît et se développe la première école d’ingénieurs constructeurs de la marine. Le Siècle de Louis XV se caractérise aussi par l’essor du commerce maritime de la France, vers les Indes, la Chine et vers les Antilles. Les ports du royaume profitent de la longue période de paix qui s’ouvre après la mort de Louis XIV et se prolonge jusque vers les années 1740. Cette paix est d’ailleurs doublée d’une véritable politique d’entente cordiale avec l’Angleterre.

Le règne de Louis XV est aussi marqué par les épreuves liées aux guerres déclenchées inconsidérément après les années fructueuses du ministère de Fleury : guerre de Succession d’Autriche et guerre de Sept ans. Durant ces conflits, la France doit se battre sur deux fronts : un front maritime, face à l’Angleterre alliée à la Hollande, et un front continental, contre l’Autriche puis à la Prusse. L’armée de terre est engagée dans des opérations désastreuses et sans objectif en Allemagne et en Europe centrale, tandis que la défense du Canada est mal assurée. La marine royale française est dominée par la marine royale britannique, qui conquiert la maîtrise des mers. Après la défaite des Cardinaux, subie dans la baie de Quiberon en 1759, Louis XV constate fataliste : Messieurs, il n’y aura jamais en France d’autre marine que celle du peintre Vernet.

Cependant, la fin calamiteuse et humiliante de la guerre de Sept ans provoque en France un véritable sursaut patriotique. Patrons de la marine, de l’armée de terre et des affaires étrangères, les deux Choiseul (le duc Etienne-François et son cousin, le duc de Choiseul-Praslin) accomplissent des réformes et la relance du programme de constructions navales. C’est pendant le règne de Choiseul que la marine met au point le prototype du vaisseau à deux ponts de 74 canons, qui sera imité par toutes les marines européennes, y compris la marine anglaise...L’un des problèmes clefs posés par la guerre maritime pendant la guerre de Sept ans fut celui de la santé navale. Le typhus et le scorbut, ainsi que la mauvaise hygiène et la mauvaise alimentation étaient les principales causes de mortalité, avant les combats. C’est sous le règne de Louis XV que l’on en prend conscience. En 1768 sont créées les premières écoles de médecine navale, à Brest, à Toulon et à Rochefort. La marine de Louis XV joue aussi un rôle essentiel dans les découvertes scientifiques. Ainsi le voyage de Bougainville entre 1766 et 1768, amorce l’exploration des archipels du Pacifique central.

LOUIS XVI

Louis XVI
Louis XVI

Depuis son adolescence, Louis XVI était passionné par les espaces maritimes. Il dévorait les récits de voyages et fut l’élève appliqué de Nicolas Ozanne, l’un des plus grands dessinateur de marine. Comme son grand-père, Louis XVI s’intéressait aussi à la géographie et apprit à tracer des cartes. Dès le début de son règne, il y eut un essor rapide de la marine militaire, parce qu’il s’agissait de préparer une guerre de revanche contre l’Angleterre. Sous l’impulsion énergique de Sartine, ministre de la Marine, les crédits pour la construction navale furent augmentés par quatre entre 1774 et 1778. Qualité du matériel et qualité des hommes, car la marine de Louis XVI se caractérise par une pléiade d’officiers à la fois guerriers et savants, comme Charles de Fleurieux, nommé en 1776 à la direction des ports et arsenaux. On peut aussi citer le chevalier de Borda, héros de la guerre d’Amérique, qui inventa des instruments pour aider à la détermination de la longitude. Il est difficile de faire la part personnelle de l’action de Louis XVI dans la politique navale de la France. C’est pendant son règne que l’Etat achète ou nationalise de grandes entreprises métallurgiques, comme des fonderies de canons et d’ancres à Indret et Ruelle, mais le roi ne semble pas avoir pesé sur cette décision. On sait que Louis XVI a voulu la naissance du port de Cherbourg, que Calonne appelait une splendeur utile. Il s’est aussi impliqué dans l’ordonnance de 1784, préparée par le maréchal de Castries, successeur de Sartine à la tête de la Marine. Ce grand texte législatif bonifie la vie des gens de mer appelés à servir sur les vaisseaux du roi, puisque la pension de retraite attribuée aux marins âgés, invalides ou estropiées, devient un droit, alors qu’elle n’était qu’une grâce au temps de Louis XIV et de Colbert. Nous savons aussi que le voyage de La Pérouse a été préparé selon les minutieuses instructions de Louis XVI. L’Astrolabe et La Boussole appareillèrent le 1er août 1785 à destination du Pacifique. La Pérouse voulait aller plus loin et faire mieux que Cook, son modèle ; mais au terme d’une séries de malheurs, cette expédition mémorable se perdit à Vanikoro, sur les récifs coralliens des Nouvelles Hébrides, sans doute en 1788. On raconte que Louis XVI, prononçant ses dernières paroles au pied de l’échafaud, demanda si l’on avait des nouvelles de Monsieur de La Pérouse...
Enfin, il y eut la guerre d’Amérique, dont Louis XVI ne voulait pas, parce qu’il souhaitait que la France ne s’engage pas dans un conflit où elle n’avait aucun intérêt particulier à défendre, et aussi parce qu’il n’aimait pas les Insurgents, rebelles à leur roi et mauvaise graine de républicains. Il y fut poussé par Vergennes, qui considérait qu’une opportunité pareille ne se représenterait pas, car l’Angleterre isolée diplomatiquement, sans aucun allié continental, se trouvait aussi en butte à l’hostilité de la plupart des puissances maritimes, comme les Provinces Unies et les pays scandinaves. La France disposait d’une flotte rénovée commandée par des chefs combatifs, comme Suffren, La Motte-Picquet, De Grasse et d’Hector. Il y eut la victoire navale de la baie de la Chesapeake en 1781, qui permit la reddition de Yorktown, mais l’année suivante, les Anglais remportèrent la bataille des Saintes dans la mer des Antilles. La guerre d’Amérique ne rapporta aucun avantage à la France, sinon l’honneur d’avoir aidé les Etats-Unis à s’affranchir de la domination britannique. C’est cependant lors de cette guerre qu’un corps expéditionnaire conduit par le duc de Lauzun opéra la reconquête du Sénégal, aux mains des Anglais depuis 1763. Elle fut surtout la guerre la plus coûteuse de l’Ancien Régime, cause de la crise financière qui fut le prélude de la Révolution.

CONCLUSION

Contrairement à l’opinion communément admise, les chefs d’Etat de la France d’Ancien Régime ne furent pas tous indifférents vis à vis des espaces maritimes, même s’il faut dire que les Capétiens n’avaient pas le pied marin. Toutefois, des rois comme François 1er et son fils Henri II s’efforcèrent de construire une marine de guerre et commanditèrent des expéditions de découvertes océaniques, mais ces entreprises furent anéanties par les Guerres de Religion. Le règne réparateur d’Henri IV accorda peu d’intérêt aux choses de la mer, puisque selon Sully, les richesses de la France étaient avant tout terriennes. Néanmoins, la Nouvelle France, fondée par Samuel de Champlain et d’autres pionniers au cours des années 1600-1620, nécessitait des liaisons maritimes avec l’Amérique du Nord. Ministre tout puissant de Louis XIII, presque l’alter ego du roi, Richelieu eut une pensée navale, mais la plupart de ces projets restèrent dans les cartons, parce que la lutte contre la monarchie espagnoles constituait l’objectif prioritaire de sa politique auquel tout restait subordonné. Un tournant se produisit au milieu du XVIIe siècle. Louis XIV a montré beaucoup d’application et de résolution en matière de politique navale, qu’il ne conçoit qu’avec l’intervention souvent belliqueuse de la marine de guerre. Louis XV, au contraire, perçoit la mer comme un espace d’échanges commerciaux et scientifiques. Enfin Louis XVI manifesta une véritable passion pour la mer et c’est sans doute durant son règne que fut écrit le chapitre le plus brillant de notre histoire maritime. J’en conclu que ces trois rois Bourbon ont sans doute aimé la mer et que leur action en ce domaine, encore peu connue, contribua à faire découvrir aux Français qu’ils constituaient, autant et plus que d’autres Etats européens, un grand pays maritime.

Cliquez ici pour constulter le texte du débat ayant suivi la communication d’André Zysberg.
Cliquez ici pour constulter le texte du débat ayant suivi la communication d’André Zysberg.

- Retrouvez notre sommaire consacré à la semaine sur les mystères de la mer.

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